Le Bolchévik nº 224

Mai 2018

 

Un « Cercle Léon Trotsky » révélateur

LO contre Marx et Lénine sur la question nationale

Lutte ouvrière a organisé en janvier un meeting de son « Cercle Léon Trotsky » (CLT) sur « Le mouvement communiste face à la question nationale ». Ces meetings sont généralement composés d’une présentation d’une heure trente environ, suivie d’un débat de quelques minutes. Mais cette fois-ci la présentation principale a été précédée d’un substantiel discours d’une quinzaine de minutes sur la Catalogne. Pourquoi ce format inhabituel ? L’orateur principal en a donné l’explication dans sa réponse à notre intervention pendant la période de discussion.

Nous avions en effet pris la parole pour dénoncer l’opposition bruyante de Lutte ouvrière et de son organisation espagnole, Voz Obrera, à la lutte d’émancipation nationale du peuple catalan opprimé (voir nos articles sur LO et la Catalogne notamment dans le Bolchévik n° 220 et 222, juin et décembre 2017). En réponse à notre intervention, l’orateur de LO a déclaré :

« Alors vous aurez remarqué qu’on a traité de la Catalogne avant, on en a fait un cas à part, parce que justement la Catalogne et la lutte nationale et la manière dont le mouvement révolutionnaire envisageait la lutte nationale ça n’a rien à voir. […] La Catalogne, ça n’a rien à voir, la Catalogne, c’est l’expression, et c’est pour ça qu’on en a fait un cas à part, et qu’on l’a traité au début, c’est que la Catalogne, c’est l’expression de la période réactionnaire dans laquelle on est où il y a une remontée de courants nationalistes, régionalistes, qui sont le fruit de la crise, du discrédit des partis politiques traditionnels de la bourgeoisie, et donc, les politiciens qui s’en servent pour sauver leur poste, servent, en Catalogne, Puigdemont, là, toute sa politique ça a été comment rester au pouvoir, alors qu’il a multiplié les coups contre les couches populaires, qu’il a envoyé ses flics contre les manifestants en 2011, et malgré tout il a trouvé les moyens de rester au pouvoir, le parti de droite catalan, là, en ordonnant les chants nationalistes qui permettraient de se donner une base, et de rester, de gagner encore les élections. Alors nous on voulait faire la différence entre les deux, parce que ça n’a : rien à voir. Voilà. […] Donc, on n’a pas voulu les mettre sur le même plan, justement, on a voulu faire deux plans différents. »

Le discours principal du CLT (celui reproduit depuis en brochure sous le titre « Le mouvement communiste et la question nationale ») devait donc bien se comprendre comme sans applicabilité dans les luttes de libération nationale actuelles, en tout cas quand on parle du peuple catalan dont une partie (Cerdagne et Roussillon) est opprimée par « notre » propre bourgeoisie. Et pourtant, ce discours lui-même a consisté presque de bout en bout en de subtiles (ou moins subtiles) omissions et déformations du marxisme. Il faut, contre LO, rétablir le marxisme sur la question nationale.

La lutte pour l’indépendance de l’Irlande et de la Pologne

L’omission peut-être la plus flagrante de LO a été de faire disparaître la lutte des fondateurs du socialisme scientifique, Karl Marx et Friedrich Engels, pour l’indépendance de l’Irlande, une position pourtant clé pour comprendre leur attitude sur la question nationale. Non seulement Marx fut un partisan ardent de la lutte des Fenians irlandais pour l’indépendance face à l’Empire britannique et lutta pour une section irlandaise de la Première Internationale, il insistait que la classe ouvrière anglaise « ne pourra jamais rien faire de décisif, ici en Angleterre, tant qu’elle ne rompra de la façon la plus nette, dans sa politique irlandaise, avec la politique des classes dominantes » (lettre à Kugelmann du 29 novembre 1869). Marx soulignait qu’il en allait de son propre intérêt, selon la formule fameuse qu’« un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre ».

LO devait escamoter cette position de Marx parce que le contraste aurait été trop frappant avec sa ligne sur la Catalogne. Elle s’est même récemment fendue d’un article spécial, signé d’un de ses principaux dirigeants, pour dissuader les travailleurs (espagnols, français ou allemands) de « montrer une quelconque solidarité » avec le président catalan Puigdemont lors de son arrestation en Allemagne sous le coup d’un mandat d’arrêt européen issu par le gouvernement néofranquiste de Madrid (Lutte Ouvrière, 30 mars).

Sur la lutte de la Pologne pour son indépendance au XIXe siècle, LO a vaguement reconnu au CLT que les communistes de l’époque étaient pour son indépendance, tout en donnant à penser que cette position était peut-être valable pour le XIXe siècle seulement. LO déclare ainsi, sans commentaire : « Certains, tels Rosa Luxemburg ou Boukharine, estimaient que, l’époque des révolutions bourgeoises étant révolue, il ne fallait compter que sur la révolution socialiste internationale pour résoudre la question nationale. »

Premièrement, Rosa Luxemburg était inconditionnellement favorable à l’indépendance nationale des colonies, « révolution socialiste internationale » ou pas. Rappelons à ce propos que Voix ouvrière (prédécesseur de LO) ne s’était, elle, prononcée pour l’indépendance de l’Algérie qu’en septembre 1958, le mois où de Gaulle avait commencé à parler d’autodétermination (voir le Bolchévik n° 201, septembre 2012).

Deuxièmement, LO fait disparaître les nombreuses polémiques de Lénine contre Rosa Luxemburg sur la question polonaise ! Lénine insistait que le droit à l’autodétermination s’appliquait aussi à l’Europe, et notamment à la Pologne. Luxemburg détestait « sa » bourgeoisie (polonaise) et elle était mue par l’internationalisme prolétarien, mais elle en avait conclu, à tort, que les révolutionnaires polonais devaient s’opposer à la lutte pour l’indépendance d’une Pologne alors démembrée entre Empire tsariste, Reich allemand et Empire austro-hongrois.

LO fait disparaître ces polémiques, parce qu’elle est en désaccord avec Lénine. LO est une organisation française, et son organisation sœur Voz Obrera est une organisation espagnole. La polémique de Lénine « Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes » est particulièrement à propos ici si l’on songe à la Catalogne (Lénine parle de petits pays comme la Belgique, la Serbie, la Galicie ou l’Arménie) :

« Si nous ne voulons pas trahir le socialisme, nous devons soutenir toute insurrection contre notre ennemi principal, la bourgeoisie des grands Etats, à condition toutefois que ce ne soit pas une insurrection de la classe réactionnaire. En nous refusant à soutenir l’insurrection des régions annexées nous devenons, objectivement, des annexionnistes. C’est précisément “à l’époque de l’impérialisme”, qui est celle de la révolution sociale naissante, que le prolétariat soutiendra avec une énergie toute particulière, aujourd’hui, l’insurrection des régions annexées, pour attaquer demain ou simultanément la bourgeoisie de la “grande” puissance affaiblie par cette insurrection. »

Un peu plus loin dans la même brochure, Lénine s’en prend à ceux qui, comme le marxiste polonais Karl Radek, argumentaient que le soulèvement irlandais de Pâques 1916 aurait été un putsch, « un mouvement purement urbain, petit-bourgeois, et qui, en dépit de tout son tapage, ne représentait pas grand-chose au point de vue social » :

« Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc., – c’est répudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira : “Nous sommes pour le socialisme”, et qu’une autre, en un autre lieu, dira : “Nous sommes pour l’impérialisme”, et que ce sera alors la révolution sociale ! »

LO, de son côté, dénigre la lutte du peuple catalan pour sa libération nationale comme celle de « la petite bourgeoisie aisée de la région la plus riche d’Espagne avec ses exigences de ne pas payer pour les plus pauvres » (Lutte de classe, décembre 2017). LO n’est pas seule sur ce point. Le journal franquiste ABC a écrit que « la révolte catalaniste contre l’Etat est une performance de riches, par les riches et pour les riches » (4 juin 2017). Emmanuel Macron, champion de l’« égoïsme économique » de la bourgeoisie française, déclarait le 10 octobre dernier que les indépendantistes catalans étaient motivés par des « égoïsmes économiques » et que, par ailleurs, il n’avait « pas le sentiment qu’elle [la Catalogne] soit opprimée » (l’Express).

Lénine faisait remarquer qu’« en Europe, la plupart des nations dépendantes sont plus développées au point de vue capitaliste […] que les colonies. Mais c’est précisément ce qui suscite une plus grande résistance à l’oppression nationale et aux annexions ! » Ainsi, la Pologne était même plus développée que la Russie (comme aujourd’hui la Catalogne par rapport à l’Espagne), et pourtant Lénine était partisan de la lutte pour son émancipation.

Union européenne et « poteaux-frontières »

Dans sa conclusion au CLT, LO s’est livrée à un véritable plaidoyer contre le morcellement de l’Europe :

« Soixante-dix ans et quelques après le dernier conflit mondial, le système capitaliste n’a rien résolu. Depuis l’effondrement du bloc de l’Est, l’Europe compte 51 États, contre 31 en 1945. […]

« L’émiettement croissant de l’Europe n’a en rien réglé la question nationale. Bien souvent il l’a aggravée. […]

« Les frontières ne protègent pas les peuples, elles les enferment, elles étouffent leur développement et celui des forces productives. »

LO devrait se réclamer des sociaux-démocrates polonais déclarant, en pleine Première Guerre mondiale, ne se prononcer « en aucune façon pour l’établissement de nouveaux poteaux-frontières en Europe, pour le rétablissement de ceux que l’impérialisme a abattus ». Toujours dans son « Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes », Lénine y répondait avec une ironie mordante, lui qui considérait que l’indépendance par référendum de la Norvège par rapport à la Suède en 1905 avait été un modèle de solution démocratique :

« Actuellement, “l’impérialisme a abattu les poteaux-frontières” qui séparaient l’Allemagne de la Belgique et la Russie de la Galicie. La social-démocratie internationale doit être, voyez-vous, contre leur rétablissement en général, de quelque façon que ce soit. En 1905, “à l’époque de l’impérialisme”, lorsque la Diète autonome de Norvège proclama la séparation d’avec la Suède, et que la guerre contre la Norvège prêchée par les réactionnaires de Suède n’éclata pas, tant à cause de la résistance des ouvriers suédois que par suite de la conjoncture internationale de l’impérialisme, la social-démocratie aurait dû être contre la séparation de la Norvège, car cette séparation signifiait incontestablement “l’établissement de nouveaux poteaux-frontières en Europe” ! »

Lénine appelait cela « de l’annexionnisme direct, avoué ». Mais LO parle, à l’idée de l’indépendance de la Catalogne, d’un « repli réactionnaire » et d’« une des expressions de l’évolution politique et idéologique réactionnaire du capitalisme en crise ».

Il y a clairement chez LO cette idée que les frontières sont en général réactionnaires sous le capitalisme. LO escamote ainsi la différence entre oppresseur et opprimé. Du temps de l’« Algérie française » aussi, les poteaux-frontières avaient été abolis entre les rives de la Méditerranée. L’absence de poteaux-frontières et plus généralement d’un Etat catalan, notamment de forces armées pour défendre ces poteaux-frontières, permet à la Guardia Civil espagnole d’intervenir à volonté à Barcelone pour liquider même l’autonomie limitée dont jouissait la Catalogne. Lénine expliquait que les divisions nationales ne disparaîtront entièrement que dans le futur communiste, et pas avant :

« En transformant le capitalisme en socialisme, le prolétariat rend possible l’abolition complète de l’oppression nationale ; mais cette possibilité se transformera en réalité “seulement” – “seulement” ! – avec l’instauration intégrale de la démocratie dans tous les domaines, jusques et y compris la délimitation des frontières de l’Etat selon les “sympathies” de la population, jusques et y compris la pleine liberté de séparation. A partir de là se réalisera à son tour pratiquement la suppression absolue des moindres frictions nationales, des moindres méfiances nationales, et s’opéreront le rapprochement accéléré et la fusion des nations, qui aboutiront à l’extinction de l’Etat. »

Ibid.

La ligne de LO représente une capitulation grossière à l’Union européenne. LO avait appelé à l’abstention en 1992 lors du référendum sur le traité de Maastricht qui fondait l’UE et prescrivait la mise en place de l’euro. LO a ainsi modestement contribué à la victoire du « oui » qui s’était jouée à un cheveu. Aujourd’hui, LO se plaint que les frontières entre Etats de l’UE n’aient pas été suffisamment abolies.

L’UE repose par définition sur l’abolition des frontières internes pour le capital, afin de permettre au capital des pays les plus puissants de piller plus facilement les pays plus faibles, comme la Grèce ou l’Europe de l’Est. Elle sert à miner les syndicats dans toute l’Europe, entraînant dans une spirale à la baisse les salaires, conditions de travail,etc. non seulement en Grèce ou en Espagne, mais aussi en Allemagne et en France, comme on le voit aujourd’hui avec l’attaque frontale du gouvernement contre les cheminots.

En même temps, l’UE érige des frontières tarifaires face notamment aux Etats-Unis et au Japon, dans le but de protéger les capitalistes européens, et elle dresse des frontières impénétrables pour ceux qui fuient la misère dans leur propre pays causée par les ravages des capitalistes européens en Afrique et en Asie. Et les frontières entre Etats de l’UE ne vont pas disparaître pour autant, elles sont au contraire le lieu d’une chasse au faciès raciste redoublée contre les immigrés. Pleins droits de citoyenneté pour tous ceux qui sont ici ! Aucune expulsion ! En fait, l’UE est un défenseur farouche des frontières des Etats actuels, c’est-à-dire de l’oppression nationale de nombreux peuples, à commencer par les Catalans, car toute révision de ces frontières pourrait faire exploser tout ce conglomérat instable.

Les marxistes se sont toujours opposés à l’UE, et à ses prédécesseurs. Lénine disait en 1915 : « les Etats-Unis d’Europe sont, en régime capitaliste, ou bien impossibles, ou bien réactionnaires ». LO masque cette réalité fondamentale derrière des pleurnicheries sur le thème que les capitalistes vont de reculade en reculade au lieu d’unifier l’Europe. A bas l’UE, la BCE et l’euro ! Pour des républiques ouvrières basque et catalane, dans le cadre d’Etats-Unis socialistes volontaires d’Europe !

LO et le nationalisme contre-révolutionnaire

Malgré sa posture « antinationaliste » pseudo-luxemburgiste, Lutte ouvrière oscille en réalité entre deux types de position : hostilité à la lutte d’émancipation nationale, comme celle des Catalans ou des Corses (autrement dit une capitulation au nationalisme oppresseur, notamment celui de sa propre bourgeoisie), ou capitulation en rase campagne à des forces nationalistes – et pas toujours de gauche.

LO a évité au CLT de mentionner que les bolchéviks avaient reconnu l’indépendance des pays baltes ou de la Géorgie, même s’ils restaient capitalistes. Mais elle a pris position il y a quelques années contre la soviétisation de la Géorgie en 1921 (voir notre article « Géorgie 1921 : LO attaque les bolchéviks de Lénine et Trotsky », le Bolchévik n° 212, juin 2015). Entre 1918 et 1921, la Géorgie indépendante des nationalistes bourgeois géorgiens servit de point d’appui aux troupes allemandes, puis britanniques, contre le pouvoir soviétique. L’Armée rouge intervint finalement en 1921 pour y aider un soulèvement mené par des communistes locaux et soviétiser le pays. Trotsky, alors chef de l’Armée rouge, écrivit en défense de cette intervention :

« Non seulement nous reconnaissons, mais nous soutenons de toutes nos forces le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes là où il est dirigé contre les Etats féodaux, capitalistes, impérialistes. Mais, là où la fiction de l’autonomie nationale se transforme entre les mains de la bourgeoisie en une arme dirigée contre la révolution du prolétariat, nous n’avons aucune raison de nous comporter à son égard autrement qu’envers tous les autres principes de la démocratie transformés en leur contraire par le Capital. »

Entre l’impérialisme et la révolution (1922)

LO, elle, s’est retrouvée rétrospectivement du côté des nationalistes bourgeois géorgiens contre les bolchéviks de Lénine et Trotsky. Elle a aussi pris le côté de Solidarność en 1981 en Pologne, tout en reconnaissant que sa direction se revendiquait « d’un nationalisme ouvertement affirmé, et d’un catholicisme militant » (Lutte de classe, décembre 1981) ! Solidarność cherchait en fait à restaurer le capitalisme en Pologne, et les marxistes se sont, contrairement à LO, opposés à la contre-révolution capitaliste qui menaçait l’Etat ouvrier bureaucratiquement déformé polonais. La contre-révolution l’a finalement emporté en 1989, avec des conséquences terribles pour les travailleurs et les femmes.

La question noire aux Etats-Unis

Il y a donc des cas où LO s’est retrouvée avec des nationalistes ouvertement réactionnaires, surtout contre un Etat ouvrier, mais au CLT elle s’est concentrée sur deux cas où elle a soutenu plutôt un nationalisme de gauche : le mouvement noir aux Etats-Unis dans les années 1960, et le mouvement palestinien un peu plus tard.

En ce qui concerne le mouvement palestinien, on peine à croire que LO le soutenait fortement à l’époque, quand on voit son boycott systématique, depuis des années, des manifestations de protestation à Paris contre les massacres sionistes de Palestiniens. Sans doute a-t-elle peur de se voir taxée de faiblesse à l’égard des islamistes du Hamas. Ce boycott est une flagrante capitulation à la guerre raciste « contre le terrorisme » des Sarkozy, Hollande et Macron : les vrais marxistes défendent le peuple palestinien sans donner pour autant le moindre soutien politique aux réactionnaires antijuifs du Hamas ou du djihad islamique.

Lutte ouvrière a recruté beaucoup de ses cadres en Mai 68 et dans les années suivantes, à une époque où le mouvement noir aux Etats-Unis était puissant. Mais LO confond les nations opprimées, qui luttent pour exister en tant que nations séparées et résistent à l’assimilation, et les Noirs qui (d’une certaine manière comme les Juifs et les immigrés) luttent pour leur intégration à la nation dominante sur une base égalitaire.

LO se sert d’une citation de Trotsky (« Discussion entre Léon Trotsky et Arne Swabeck, la question noire aux Etats-Unis », 28 février 1933). Mais Trotsky y dit qu’il n’a « jamais étudié cette question ». Ainsi, il questionne Swabeck à propos d’une langue noire séparée : « Je ne suis pas sûr que les Noirs ne parlent pas leur propre langue dans les Etats du Sud. Maintenant, comme ils sont lynchés pour le simple fait d’être Noirs, ils craignent bien sûr de parler leur langue noire, mais quand ils seront libres, leur langue propre revivra. Je conseillerais aux camarades américains d’étudier très sérieusement cette question, y compris celle de la langue dans les Etats du Sud. » Sur cette base erronée, son hypothèse était que les Noirs américains constituaient un embryon de nation.

En fait, comme l’a démontré le trotskyste Richard Fraser, notamment dans « Pour une conception matérialiste de la lutte des Noirs » (août 1955) : « Les Noirs, cependant, ne sont pas victimes d’une oppression nationale mais d’une discrimination raciale. Le droit à l’autodétermination n’est pas la question qui est l’enjeu de leur lutte. Il est, cependant, fondamental à la lutte nationale. […] L’assimilation forcée est l’expression essentielle des relations nationales en Europe orientale. L’assimilation mutuelle défiant la ségrégation est l’expression de la lutte des Noirs, tout aussi profondément que la volonté d’autodétermination est l’expression des nations opprimées d’Europe orientale. » Pour l’intégrationnisme révolutionnaire ! Pour la libération des Noirs par la révolution socialiste ! Mais voici ce qu’a dit LO au CLT sur la question noire américaine :

« Au milieu des années 1960, alors que le mouvement noir avait créé une situation explosive, il manquait un parti capable de concurrencer les organisations nationalistes noires, de les dépasser pour aller sur la voie de la révolution prolétarienne. Un parti communiste révolutionnaire spécifiquement noir, rigoureusement indépendant de tous les partis auxquels participaient les Blancs, aurait su gagner la confiance des plus révoltés et prendre la tête de la lutte contre le pouvoir en étant plus radical, plus efficace que les nationalistes. Un tel parti aurait pu, à partir du combat des Noirs, s’adresser à la classe ouvrière blanche et l’entraîner dans sa lutte contre la bourgeoisie. »

LO revendique un parti « spécifiquement noir, rigoureusement indépendant de tous les partis auxquels participaient les Blancs » ! Lénine, au contraire, luttait avec intransigeance pour l’unité de tous les travailleurs révolutionnaires dans un seul parti, indépendamment de leur nationalité. Il polémiquait notamment sur ce point contre le Bund, qui voulait organiser séparément les socialistes juifs. Nos camarades aux Etats-Unis luttent de même aujourd’hui pour un parti trotskyste regroupant l’ensemble de l’avant-garde ouvrière, quelle que soit son sexe, la couleur de sa peau ou sa nationalité – un parti qui d’ailleurs serait probablement composé en nette majorité de Noirs et de minorités.

Voix ouvrière (VO) avait déjà cette ligne il y a cinquante ans (voir Lutte de classe n° 8, octobre 1967). Nos camarades aux Etats-Unis ont déjà répondu à l’époque à cette aberration antimarxiste de VO, expliquant qu’il s’agissait d’une « position de double avant-garde », une pour les Noirs, une autre pour les Blancs (voir notamment le document de Liz Gordon d’août 1968, « La Spartacist League, la minorité et VO », reproduit dans notre brochure de 1986, Lutte ouvrière : économisme et étroitesse nationale).

Voix ouvrière croyait ainsi en 1967 qu’il pourrait y avoir un développement spontané de la conscience socialiste parmi les Noirs sans l’intervention des trotskystes. Sa conclusion logique était d’accorder un soutien politique aux dirigeants du mouvement nationaliste noir : « C’est pourquoi l’extrémisme des dirigeants Noirs comme Brown ou Carmichael, celui des émeutiers de Watts ou de Détroit, est non seulement la seule politique possible pour les Noirs américains, mais la seule juste. »

Cela rappelle l’« économisme » réformiste russe contre lequel Lénine polémiquait dans son ouvrage de 1902 Que faire ?. Les « économistes » prêchaient que la seule lutte possible est la lutte réelle qui se produit aujourd’hui. Autrement dit la lutte économique, syndicale, à l’intérieur de l’entreprise ; à l’extérieur, les luttes démocratiques sont laissées à la direction des démocrates bourgeois ou petits-bourgeois – une recette qu’avait synthétisée le grand frère allemand des économistes russes, le social-démocrate Eduard Bernstein, avec sa fameuse formule « le but final, quel qu’il soit, n’est rien, le mouvement est tout ».

Pour un parti ouvrier d’avant-garde, un parti léniniste !

Il peut sembler difficile de voir une ligne directrice dans tout ce galimatias. Tantôt LO soutient le nationalisme pro-impérialiste contre-révolutionnaire, tantôt elle capitule au nationalisme des opprimés, comme pour la question noire aux Etats-Unis. Mais notamment en Europe, LO capitule au chauvinisme oppresseur : elle s’oppose à la lutte du peuple catalan pour son indépendance et se fait l’avocate de l’Union européenne, ce pilier de l’oppression nationale et de l’exploitation capitaliste et impérialiste.

Les positions de LO sont en contradiction flagrante avec tous les écrits de Marx et Lénine sur la question nationale. Elles tendent vers la négation des droits nationaux des peuples opprimés, autrement dit une capitulation au chauvinisme oppresseur. Lénine a passé une partie significative de son œuvre, entre 1912 et 1916, à développer la position marxiste sur la question nationale à l’ère impérialiste. Ce travail a porté ses fruits lors de la Révolution russe. Vu la composition multinationale de l’Empire tsariste, on peut dire avec assurance, avec Léon Trotsky, que la politique nationale de Lénine fut cruciale à la victoire de la révolution, et qu’elle « entrera pour toujours dans le solide matériel de l’humanité. » C’est sur cette base, en partant de l’ensemble de l’expérience bolchévique et des quatre premiers congrès de l’Internationale communiste, que nous luttons pour reforger la Quatrième Internationale.