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Archives de Spartacist et de Femmes et Révolution

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Spartacist, édition française, numéro 43

Été 2017

La bataille contre l’Hydre chauvine

Document de la Septième Conférence internationale de la Ligue communiste internationale (quatrième-internationaliste)

I. Introduction

Cette Conférence a pour but de redonner à la Ligue communiste internationale un cadre léniniste sur la question nationale et de rompre avec le chauvinisme de grande puissance qui a marqué certains aspects de la politique et du fonctionnement de l’Internationale. Une bataille au Canada, qui a commencé en automne 2016, a révélé que, dès ses débuts, la section canadienne avait un programme anglo-chauvin assimilationniste pour le Québec. Cette lutte a soulevé une vive opposition dans une couche anglophone de cadres historiques du Comité exécutif international qui étaient à l’origine de cette ligne sur la question nationale au Canada et ailleurs. Particulièrement depuis la chute de l’Union soviétique, une partie de la direction internationale s’est adaptée à l’impérialisme américain en reproduisant l’attitude de domination qu’il entretient envers les pays néocoloniaux sous sa botte. Le but de cette Conférence est d’effectuer une fusion avec les camarades québécois et d’élire une nouvelle direction internationale qui marquera une rupture nette avec la politique du chauvinisme d’oppresseur.

Dès que Jim Robertson et Geoff White ont fondé notre tendance, ils ont cherché des extensions internationales. Mais en 1974, alors même qu’était signée la « Déclaration pour organiser une tendance trotskyste internationale » (Spartacist édition française no 7, automne 1974), des cadres américains adoptaient une orientation chauvine sur la question nationale. Cette perversion du léninisme a été facilitée et exacerbée par la prépondérance de la section américaine dans l’Internationale. Cette ligne a été établie en opposition au camarade Robertson : déjà en 1976 il avait proposé d’appeler à l’indépendance du Québec, une proposition unanimement rejetée. La Conférence s’engage à renouer avec la pratique léniniste révolutionnaire et à lutter pour reforger la Quatrième Internationale.

En raison des profonds bouleversements provoqués par cette bataille dans l’Internationale, cette Conférence a en effet un caractère d’urgence, bien que, formellement, elle soit convoquée de façon régulière. Ce document est donc centré sur les conclusions essentielles des derniers mois plutôt que sur les importants changements dans la situation politique mondiale, qui sont caractérisés par la montée des forces populistes de droite dans plusieurs pays, l’élection de Trump aux États-Unis, des rivalités interimpérialistes accrues et la possibilité de conflits militaires majeurs, notamment avec les États ouvriers déformés. La question primordiale pour notre organisation est de nous réarmer au niveau programmatique et de forger une nouvelle direction qui sera en mesure de faire face à ces nouveaux développements. Au fond, nous sommes confrontés à la question centrale du mouvement ouvrier : celle de la direction révolutionnaire.


II. Pour la construction d’une direction léniniste internationale

« Sur la base d’une longue expérience historique, on peut énoncer comme une loi que les cadres révolutionnaires qui se révoltent contre leur environnement social et qui organisent des partis pour diriger des révolutions, peuvent eux-mêmes, si la révolution se fait trop attendre, dégénérer sous les influences et pressions constantes de ce même environnement […].

« Mais la même expérience historique montre aussi qu’il y a également des exceptions à cette loi. Les exceptions ce sont les marxistes qui restent marxistes, les révolutionnaires qui restent fidèles à leur drapeau. Les idées fondamentales du marxisme, les seules sur lesquelles un parti révolutionnaire peut être construit, s’appliquent d’une façon ininterrompue et ce depuis un siècle. Les idées du marxisme, qui créent les partis révolutionnaires, sont plus fortes que les partis qu’elles créent, et survivent toujours à leur chute. Elles trouvent toujours des représentants dans les vieilles organisations pour diriger le travail de reconstruction. »

– James P. Cannon, The First Ten Years of American Communism (1962) [reproduit dans Spartacist édition française no 30, printemps 1997]

Cette Conférence est effectivement confrontée à la tâche de reconstruire la LCI. Pour véritablement rompre avec l’anglo-chauvinisme dans le parti, il faut renouer avec notre propre continuité programmatique sur la question nationale et donc avec les positions élaborées par Marx et Lénine. De par cette bataille, nous cherchons à nous réapproprier le programme révolutionnaire, prolétarien et internationaliste de la Troisième Internationale à l’époque de Lénine, incarné dans les quatre premiers congrès de l’Internationale communiste (Comintern, ou IC).

La construction d’une véritable Internationale, déjà une tâche difficile après la prise du pouvoir des bolchéviks, est devenue un défi d’autant plus difficile pour l’avant-garde ouvrière avec la dégénérescence de la Révolution russe et de l’IC. Confronté à une situation objective extrêmement difficile causée par l’exil, au manque de ressources matérielles et à l’assassinat de ses cadres, Trotsky n’a jamais été en mesure de réellement consolider un collectif international. À sa mort, le Socialist Workers Party (SWP) [sous la direction de James P. Cannon] était la section la mieux placée pour se mettre à la tête de la IVe; Internationale. Plutôt que de se montrer à la hauteur de la tâche et de prendre la direction de l’Internationale, les trotskystes américains se sont retirés dans un isolement qui ne leur était pas réellement imposé. Le camarade Robertson faisait remarquer en 1974 :

« Donc Cannon s’est mis en retrait, et nous nous retrouvons avec le boulot sur les bras. Il nous l’a laissé doublement sur les bras parce qu’il était bien meilleur que nous et quand je dis “il”, je veux dire non seulement Cannon personnellement, mais l’équipe de collaborateurs immédiats qui formaient le “régime Cannon” […].

« Bon, il y avait un régime Cannon, et ils ont fait du mieux qu’ils pouvaient. Mais ils n’ont pas accepté le défi international, qui pourtant est une obligation. Oui, si vous savez que vous ne savez rien, avancez patiemment, doucement, avec persévérance ; luttez avec la plus grande patience et la plus grande attention pour les collaborateurs internationaux. C’est ainsi que nous devons procéder, et non nous mettre en retrait et attendre, dans l’isolement national, que quelqu’un d’autre arrive et dise “Je peux le faire”, et alors dire : “Très bien, nous te donnons notre autorité.” Nous devons persister ; nous devons intervenir. »

– « Meeting en hommage à James P. Cannon », Spartacist édition française no 30, printemps 1997

Dès le début de notre tendance, nos fondateurs ont tiré des leçons critiques du SWP et ont activement cherché à sortir de leur isolement aux États-Unis. Ils avaient compris qu’une telle situation causerait inévitablement des déformations. Être internationaliste exige un niveau de conscience très élevé : il faut comprendre les pressions associées à ses origines sociales et nationales pour les combattre. L’arriération de la classe ouvrière américaine ainsi que la puissance de l’impérialisme exercent de fortes pressions sur la SL/U.S. Le camarade Robertson s’est donc battu avec acharnement pour développer la conscience, au sein des camarades anglophones, de l’importance d’apprendre d’autres langues et de sortir de leur territoire national. D’ailleurs, il a longtemps cherché à déplacer notre centre international de New York à Paris, sans jamais y parvenir en raison du manque de ressources de la section française. Malgré tous les efforts du camarade Robertson, une partie de la direction américaine a développé une ligne chauvine et anti-internationaliste en opposition aux luttes de libération nationale dans les États multinationaux. Cette ligne nous a causé des dommages incalculables limitant grandement nos possibilités d’extension internationale, particulièrement dans les nations opprimées non anglophones. Il y a un contraste net entre notre approche là où le camarade Robertson était activement impliqué dans le travail, comme les îles britanniques et Ceylan où une position léniniste a été adoptée, et là où il était très peu impliqué, comme le Canada et l’Espagne où notre ligne était ouvertement chauvine.

La position trotskyste par rapport à l’Union soviétique constituait un point de repère programmatique central pour notre tendance. La chute de l’URSS a marqué un tournant du point de vue de la période historique, ainsi que pour la vie interne de notre organisation. Cet événement a eu lieu après des années de repli de la classe ouvrière dans les pays occidentaux, et ces développements objectifs coïncidaient avec le départ du centre du camarade Robertson, et donc du principal architecte de notre politique internationaliste. Ces éléments conjugués ont causé une profonde désorientation et une remise en question de nos buts révolutionnaires par une couche de cadres. La perte d’une boussole révolutionnaire et prolétarienne a mené les régimes successifs du parti à chercher des raccourcis à travers une série de campagnes opportunistes. Les régimes qui se sont succédé jusqu’en 2008 ont tous montré qu’ils n’étaient pas en mesure de fournir une véritable direction léniniste et internationaliste à la LCI. L’opportunisme étant toujours national, cette trajectoire du parti a décuplé notre adaptation aux pressions de la société américaine déjà exprimées dans notre ligne chauvine.

Durant cette période, la conception léniniste de la construction du parti a donc été subordonnée en grande partie à l’opportunisme et à l’adaptation à l’impérialisme américain. Il y avait de la résistance à intégrer les cadres non anglophones dans un authentique collectif dirigeant au niveau international. De plus, il y avait une hostilité à la construction de sections nationales fortes. Les sections en dehors des États-Unis avaient tendance à être utilisées comme des satellites du Secrétariat international au service de campagnes opportunistes comme le « grand bond en avant » et la campagne Mumia. Cet abandon de la construction du parti d’avant-garde a eu un impact sur comment étaient traités les camarades les plus opprimés par la société : ils n’étaient généralement ni vus, ni formés comme cadres marxistes dirigeants de l’Internationale. Ils étaient plutôt développés comme de « bons » activistes servant de fantassins pour le travail de « base ». Ainsi les relations de la société bourgeoise étaient reproduites au sein du parti et tendaient à renforcer l’oppression ressentie par ces camarades.

La pratique des dernières décennies est en contraste flagrant avec la tentative de fusion avec le groupe d’Edmund Samarakkody (« Accord sur l’unification du Revolutionary Workers Party of Sri Lanka [RWP] avec la Tendance spartaciste internationale », 20 juin 1979) :

« 2. Les cadres expérimentés du RWP élus au CEI devront participer véritablement, pleinement et de façon fréquente et régulière aux réunions du CEI ;

« 3. Un cadre bilingue (cinghalais-anglais) capable du RWP doit être basé dans le centre international et, s’il s’agit d’un cadre expérimenté, il doit être membre du Secrétariat international ;

« 4. Un représentant international, membre du CEI, doit siéger au comité central du RWP ; s’il n’est pas membre du CEI, il doit avoir un rôle consultatif dans le RWP ;

« 5. Il faut encourager les voyages et la participation de membres du RWP à la vie et à l’activité politique d’autres sections et, réciproquement, il faut que des membres d’autres sections fassent des visites prolongées au Sri Lanka. »

C’est sur ce modèle que cette Conférence effectue la fusion avec les camarades québécois.

Malgré toutes les faiblesses que notre organisation a pu avoir, lorsque nous avons été confrontés à l’effondrement des bureaucraties staliniennes en Allemagne de l’Est et en URSS, nous avons rempli notre devoir révolutionnaire. À ce moment crucial de l’histoire, notre tendance s’est battue avec acharnement contre le rétablissement du capitalisme et pour la révolution politique. De plus, à partir de la période de la glasnost et dans la période post-soviétique, nous avons fait des contributions importantes pour notre continuité comme la publication de deux livres d’écrits de Cannon et les brochures Prometheus Research Series ; de même, nous avons été en mesure d’étendre les conclusions des quatre premiers congrès de l’IC à la question des postes exécutifs de l’État capitaliste et à celle de l’assemblée constituante [voir Spartacist édition française no 39, été 2009, et no 41, été 2013].

La direction élue à cette Conférence doit reposer sur les camarades qui ont été centraux à cette bataille, particulièrement les camarades du Mexique, de la Grèce, de l’Afrique du Sud et les camarades québécois. Une extension des changements qu’il faut apporter au CEI est la réorganisation du SI, en y intégrant des camarades du Mexique et du Québec. Avec la crise dans la section britannique, le nouveau CEI aura pour tâche de reconstruire un centre en Europe axé sur les cadres les plus conscients. Un changement nécessaire qu’il faut effectuer est d’accorder le statut de membre consultatif du CEI aux camarades qui sont les dirigeants historiques de notre tendance, mais qui ne peuvent plus être aussi actifs dans la direction du parti. Le nouveau CEI aura besoin de leur expérience, mais en même temps, comme le démontre l’exemple de l’amiral Rickover [finalement mis à la retraite d’office à l’âge de 82 ans], mieux vaut ne pas prendre le risque de faire couler le sous-marin.

La construction d’un vrai collectif international passe par des directions nationales fortes. Il doit se fonder sur une base politique commune et doit être construit à travers l’établissement de liens personnels. Il faut apprendre à connaître ses collaborateurs à travers un travail commun. C’est d’abord avec la bataille au Canada qu’un nouvel axe de collaboration internationale a commencé à se forger. Il s’est par la suite élargi au fur et à mesure que la bataille prenait une dimension internationale et s’est cristallisé avec l’écriture de ce document de conférence. Construire une Internationale répartie à travers plusieurs pays requiert des ressources matérielles considérables. Comme le démontre cette bataille, les contributions financières de ceux qui nous soutiennent sont essentielles à l’existence de la LCI. Un avantage de notre tendance par rapport à la situation de Trotsky ou de Cannon est que nous disposons présentement de suffisamment de moyens pour nous assurer une certaine stabilité et pour nous étendre internationalement.

Notre parti se trouve à un moment déterminant de son histoire. Une direction menée par la camarade Coelho et guidée par notre programme, le recrutement des camarades à Montréal et le fait que le camarade Robertson maintient toujours notre continuité nous ont permis de mener une lutte qui vient secouer profondément notre Internationale. Cette bataille nous donne une chance de réussir là où le SWP a échoué et de nous régénérer en tant que parti. Elle nous donne une chance de rompre résolument avec le chauvinisme d’oppresseur et ainsi de jeter les bases pour une organisation majoritairement non anglophone et véritablement internationaliste. Comme le camarade Robertson l’a écrit dans une note au CEI de novembre 1995 :

« L’INTERNATIONALISME EST LETTRE MORTE SI... !

« En y accordant ne serait-ce qu’une fraction de pensée, il est évident que la question de la capacité linguistique est une condition préalable pour se déplacer à travers le monde. Pourtant, cette considération est souvent omise de l’équation. […]

« Sans la capacité linguistique permettant de construire des ponts entre les peuples du monde, nous ne sommes pas seulement perdus, nous sommes mort-nés.

« Pour un Gouvernement de soudeurs et de bilingues ! »


III. Cadre théorique du chauvinisme

Déformations de Marx, Engels et Lénine dans Workers Vanguard

La rationalisation théorique du programme chauvin sur la question nationale était incarnée dans deux articles : « La question nationale dans le mouvement marxiste – 1848-1914 » (« The National Question in the Marxist Movement 1848-1914 », Workers Vanguard no 123 et 125, 3 et 17 septembre 1976), écrit par le camarade Seymour ; et « Lénine contre Luxemburg sur la question nationale » (« Lenin vs. Luxemburg on the National Question », WV no 150, 25 mars 1977). Ces articles servaient encore de référence sur la question nationale pour plusieurs cadres du parti jusqu’à ce que cette bataille éclate dans l’Internationale. La Conférence répudie ces articles afin de remettre le parti sur des bases programmatiques léninistes : c’est-à-dire comme le champion de la lutte contre l’oppression nationale.

Comme le soulevait le camarade Robertson : « Qu’est ce qui donne forme à la théorie ? Les envies des êtres humains donnent forme à leur intervention » (« Conversations with Wohlforth », Marxist Bulletin no 3, part IV). Il disait également :

« Tu parles souvent de “théorie” et de “méthode” mais tes définitions sont faibles. Pour manier la méthode marxiste, il faut la comprendre et pas seulement s’y référer – la “théorie” en soi est un mot vide. La théorie est une simplification suffisante de la réalité pour qu’on puisse se la mettre dans la tête et se donner une compréhension active, en tant que participant, de ce qui se passe – c’est-à-dire que ce que nous avons dans la tête est aussi un facteur. Le programme génère la théorie. Ce qui est décisif, ce sont les questions programmatiques. »

De fait, la présentation originale publiée dans l’article de WV no 123-125 a été faite en août 1976, quelques semaines après la discussion sur le contrôle aérien au Canada qui avait posé les bases de l’article raciste s’opposant à la lutte légitime pour les droits linguistiques au Québec [voir « La bataille du contrôle aérien bilingue enflamme le Canada », WV no 119, 23 juillet 1976 et Spartacist Canada (SC) no 8, septembre 1976]. Comme le notait le camarade Robertson dans une « Lettre sur 1976 » (30 novembre 2016) :

« Il y a une raison pour laquelle les camarades canadiens à l’époque ont choisi la grève des contrôleurs aériens pour écrire ce qu’ils ont écrit. Il y avait une flambée des luttes nationales au Québec et la LTC d’alors a choisi d’écrire sur le seul excès qu’ils pouvaient trouver dans cette flambée politique. Les camarades auraient dû acclamer celle-ci en notant aussi la seule question qui tombait en dehors du cadre d’un mouvement politique de libération légitime et louable. »

Les envies qui donnaient forme à notre intervention alors représentaient une capitulation aux pressions déterminantes anglo-nord-américaines. En fait, l’article de WV no 123-125 constitue une polémique contre la libération du Québec du joug de l’oppression anglophone, une perspective que l’on retrouve dans notre approche d’autres questions nationales (en témoigne le trait d’égalité que tire l’article entre les peuples opprimés et les peuples oppresseurs au Liban). Le cadre théorique développé par les deux articles est bien loin de l’expérience de la Révolution russe, qui a démontré de façon vivante que la question nationale peut être une force motrice de la lutte révolutionnaire.

L’article de WV no 123-125 défend la thèse saugrenue qu’« il n’y a pas de programme marxiste en tant que tel sur la question nationale », rejetant de fait le programme marxiste pour la libération des nations opprimées. L’article ne réussit ce tour de passe-passe qu’au prix d’une grossière déformation des positions politiques de Marx et Engels, en argumentant d’abord faussement que « Marx et Engels ont élaboré un programme qui revenait au génocide, sinon physique, du moins national des Slaves de l’Ouest et du Sud dans l’intérêt des peuples démocratiques ou progressistes ». L’approche de Marx et Engels envers les Slaves n’était pas basée sur des préjugés raciaux. On ne peut la comprendre que dans le cadre de leur vision d’une révolution à l’échelle européenne. Les Slaves du Sud ont joué un rôle réactionnaire dans l’écrasement des révolutions de 1848-1849 en tant que fantassins pour les puissances réactionnaires de l’époque (la Prusse, l’Empire russe et l’Empire austro-hongrois). Lénine défendait la vision de Marx et Engels :

« Depuis ce moment-là [1849] jusqu’à la mort de Marx et même plus tard, jusqu’en 1890, quand menaçait de se déclencher une guerre réactionnaire du tsarisme allié à la France contre l’Allemagne, alors non impérialiste, mais nationalement indépendante, Engels fut avant tout et par-dessus tout pour la lutte contre le tsarisme. C’est pour cela, et uniquement pour cela, que Marx et Engels étaient contre le mouvement national des Tchèques et des Slaves du Sud. Il suffira à tous ceux qui s’intéressent au marxisme autrement que pour le répudier, de se reporter à ce qu’écrivaient Marx et Engels en 1848-1849 pour se convaincre qu’à cette époque ils opposaient, nettement et très précisément, “des peuples réactionnaires en leur entier” et servant d’“avant-postes russes” en Europe aux “peuples révolutionnaires” : les Allemands, les Polonais, les Magyars. C’est là un fait. Et ce fait était à l’époque d’une exactitude incontestable en 1848, les peuples révolutionnaires se battaient pour la liberté, dont le principal ennemi était le tsarisme, alors que les Tchèques, etc., étaient effectivement des peuples réactionnaires, des avant-postes du tsarisme. »

– « Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes », juillet 1916

L’article du camarade Seymour fait fi de l’évolution de la pensée de Marx et Engels sur les luttes de libération nationale, alors que cette pensée avait été grandement influencée par les luttes nationales en Inde (Révolte des cipayes en 1857), en Irlande (Soulèvement fenian en 1867) et ailleurs. L’expérience leur avait appris que, loin de se dissiper avec le développement du capitalisme, la question nationale devenait au contraire plus explosive, pouvant ainsi devenir un levier pour la révolution. L’article de WV no 123-125 passe outre ces développements afin de rester dans un cadre chauvin oppresseur. Par exemple, la libération irlandaise est présentée comme une force motrice uniquement pour la révolution anglaise. En réalité, Marx et Engels se sont battus pour l’indépendance de l’Irlande comme fin en soi et ils étaient étroitement associés aux Fenians sur le plan politique. Marx écrit à Engels (30 novembre 1867) :

« Ce dont les Irlandais ont besoin, c’est de :

« 1. Un gouvernement autonome et l’indépendance à l’égard de l’Angleterre.

« 2. La révolution agraire. Avec la meilleure volonté du monde, les Anglais ne peuvent la faire à leur place ; mais ils peuvent leur fournir les moyens légaux de la faire eux-mêmes.

« 3. Une protection douanière contre l’Angleterre. De 1783 à 1801, toutes les branches de l’industrie irlandaise ont prospéré. L’Union avec en même temps la suppression des barrières douanières qu’avait érigées le Parlement irlandais, ruina toute vie industrielle en Irlande. »

L’orientation marquée de Marx et Engels pour les luttes du peuple travailleur irlandais reflétait leur conception à l’époque que « le peuple [en Irlande] y est plus révolutionnaire et plus exaspéré qu’en Angleterre » (« Le Conseil général au Conseil fédéral de la Suisse romande », 1er janvier 1870). Ils luttèrent vigoureusement pour organiser une section irlandaise de la Première Internationale et défendre les Fenians au sein de la classe ouvrière anglaise.

Lénine expliquait qu’à l’époque de Marx, dans la période pré-impérialiste, « on était avant tout “contre le tsarisme” (et contre certains mouvements de petites nations que celui-ci utilisait dans un sens antidémocratique) et pour les grandes nations révolutionnaires des peuples d’Occident. » Lénine poursuivait en expliquant que, à l’époque de l’impérialisme :

« Le tsarisme a notoirement et incontestablement cessé d’être le principal rempart de la réaction, d’abord parce qu’il est soutenu par le capital financier international, notamment par celui de la France ; ensuite, à cause de la révolution de 1905. […] Actuellement, il s’est formé un système comprenant une poignée (5 ou 6) de “grandes” puissances impérialistes, dont chacune opprime des nations étrangères […]. Aujourd’hui, l’alliance de l’impérialisme tsariste et de l’impérialisme capitaliste avancé d’Europe, fondée sur l’oppression en commun d’une série de nations, se dresse en face du prolétariat socialiste, scindé en un prolétariat chauvin, “social-impérialiste”, et un prolétariat révolutionnaire. »

– « Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes »

Contrairement à ce qui est affirmé dans les articles de WV, il existe bel et bien un programme marxiste défini sur la question nationale, soit le programme bolchévique élaboré par Lénine entre fin 1912 et 1916 :

« Égalité complète des nations ; droit des nations à disposer d’elles-mêmes ; union des ouvriers de toutes les nations : voilà le programme national enseigné aux ouvriers par le marxisme, par l’expérience du monde entier et l’expérience de la Russie. »

– « Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes », février-mai 1914

Nous rejetons l’affirmation de ces articles que la question nationale a « historiquement un caractère beaucoup plus conjoncturel et elle est beaucoup plus déterminée par des circonstances empiriques changeantes ». Lorsque le monde change de manière substantielle, le programme marxiste doit aussi changer afin de confronter la réalité, ce qui ne veut pas dire que son programme soit « conjoncturel », mais bien qu’il faut considérer « le changement concret quant à l’application des mêmes principes socialistes » (Lénine). En ce qui concerne le programme sur la question nationale, Marx, Engels et Lénine partageaient tous le même principe socialiste élémentaire, à savoir : « un peuple qui en opprime d’autres ne saurait être libre ».

L’article de WV no 123-125 défend la thèse, correcte en soi, qu’il n’existe pas de peuples « réactionnaires » et de peuples « progressistes », mais il l’utilise pour escamoter la différence entre les nations opprimées et oppressives. Que ce soit dans cet article ou dans « Lénine contre Luxemburg sur la question nationale » (WV no 150), l’autorité de Marx, Engels et Lénine est employée faussement pour défendre une position d’indifférence à la lutte de libération nationale :

« L’absence de luttes révolutionnaires prolétariennes prolongées dans les pays capitalistes avancés et le maintien de l’hégémonie des partis réformistes dans ces pays ont mené à un soutien répandu dans la gauche au nationalisme petit-bourgeois. Des groupes comme l’Organisation de libération de la Palestine, le MPLA angolais, l’Armée républicaine irlandaise et l’ETA basque sont perçus par de nombreux militants de gauche, y compris des soi-disant marxistes, comme faisant partie de l’avant-garde des forces révolutionnaires de notre temps.

« Dans le cadre du combat de la Tendance spartaciste internationale contre les déviations nationalistes très répandues dans la gauche contemporaine, nous avons publié l’an dernier un article en deux parties analysant l’évolution de la position marxiste sur la question nationale, du concept de 1848 des “nations progressistes” jusqu’au principe léniniste du “droit à l’autodétermination”. »

S’il est correct de combattre l’opportunisme et le suivisme de la gauche à l’endroit des forces nationalistes petites-bourgeoises, se servir de cela comme d’une couverture pour dénigrer les aspirations justifiées d’un peuple qui veut se séparer d’une nation qui la retient de force, nous place en fait du mauvais côté de la ligne de démarcation entre une organisation révolutionnaire et une organisation sociale-chauvine. Ces articles n’expriment jamais la moindre solidarité avec les luttes de libération nationale, et encore moins avec le droit des nations opprimées à s’extraire de leur oppression nationale. Il s’agissait ainsi d’un rejet total de l’internationalisme.

L’article de WV no 123-125 introduit une fausse dichotomie entre « la réalisation dans les faits » de la séparation (chez Marx) et la simple « revendication du droit à l’auto-détermination » (chez Lénine) : « pour Lénine, la question de savoir si l’indépendance se réaliserait ou non n’était pas une question fondamentale ; elle était secondaire. » Cette fausse opposition servait de couverture pour notre opposition pure et simple à l’indépendance du Québec et revenait, en pratique, à nier le droit à l’autodétermination. Ceci va clairement à l’encontre des écrits de Lénine sur l’insurrection de Pâques de 1916 à Dublin et sur la séparation de la Norvège en 1905 :

« Cet exemple [la Norvège] démontre effectivement l’obligation pour les ouvriers conscients de se livrer à une propagande et à une préparation systématiques afin que les conflits éventuels entraînés par le problème de la séparation de nations soient résolus uniquement comme ils le furent en 1905 entre la Norvège et la Suède, et non “à la russe”. »

– « Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes »

Voilà qui tranche avec la supposée indifférence de Lénine sur la question de l’indépendance.

Lénine a mené une bataille contre les partisans de l’économisme impérialiste, y compris les sociaux-démocrates polonais, qui argumentaient qu’« en régime capitaliste, la libre disposition est impossible, en régime socialiste, elle est superflue » (« Une caricature du marxisme et à propos de l’“économisme impérialiste” », 1916). L’article de WV no 123-125 mine les polémiques principielles de Lénine contre Luxemburg en affirmant faussement que, comme Luxemburg, « il était opposé au fédéralisme et en faveur d’une autonomie régionale limitée pour les nations minoritaires dans un État unique » (souligné par nous). De plus, l’article soutient l’assimilation des nations opprimées par les nations oppressives sous le capitalisme impérialiste : « Tout en défendant l’égalité des langues et les autres droits démocratiques associés, nous œuvrons à l’assimilation graduelle et organique des diverses nationalités qui constituent la classe ouvrière. »

L’article « Lénine contre Luxemburg sur la question nationale » laisse entendre que le droit à l’autodétermination ne s’applique pas après la révolution prolétarienne : « Le droit des nations à l’autodétermination, comme tout autre droit démocratique-bourgeois, ne peut être supplanté que lorsque la domination de classe du prolétariat et sa démocratie dépassent la démocratie bourgeoise. » Cela n’était pas la position de Lénine mais celle de ses adversaires, comme Boukharine et Piatakov, qui préconisaient l’« autodétermination prolétarienne ». Cette position a été défaite lors du débat de 1919 sur le programme du parti russe, alors que la question se posait concrètement sous le pouvoir soviétique. Ce programme prônait non seulement « la libération complète des nations colonisées et de toutes celles qui sont opprimées ou ne jouissent pas d’une égalité entière des droits, ainsi que l’octroi à ces nations de la liberté de séparation », mais il soulignait aussi que : « Les ouvriers des nations oppressives sous le capitalisme doivent prendre des précautions toutes particulières à l’égard du sentiment national des nations opprimées […], coopérer non seulement pour une réelle égalité en droits, mais encore pour le développement de la langue et de la littérature des masses laborieuses des nations naguère opprimées, afin que disparaisse toute trace de la méfiance et de l’aliénation héritées de l’époque du capitalisme » (« Projet de programme du P.C.(b)R. »). Lénine a mené sa dernière bataille contre la brutalité chauvine grand-russe de Staline et Ordjonikidzé envers les communistes géorgiens.

Lénine a insisté que les divisions nationales disparaîtront entièrement dans le futur communiste et uniquement alors :

« En transformant le capitalisme en socialisme, le prolétariat rend possible l’abolition complète de l’oppression nationale ; mais cette possibilité se transformera en réalité “seulement” – “seulement” ! – avec l’instauration intégrale de la démocratie dans tous les domaines, jusques et y compris la délimitation des frontières de l’État selon les “sympathies” de la population, jusques et y compris la pleine liberté de séparation. À partir de là se réalisera à son tour pratiquement la suppression absolue des moindres frictions nationales, des moindres méfiances nationales, et s’opéreront le rapprochement accéléré et la fusion des nations, qui aboutiront à l’extinction de l’État. »

– « Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes »

Enfin, l’article « Lénine contre Luxemburg sur la question nationale » affirme indûment au sujet de Luxemburg : « Elle rejetait le droit à l’autodétermination et tout autre principe général. » Luxemburg et Lénine demandaient tous deux avec vigueur que les impérialistes quittent les colonies, à la différence que Lénine insistait que le droit à l’autodétermination s’appliquait aussi à l’Europe. La question est clairement posée dans une polémique de Lénine contre Luxemburg sur la question nationale : « Peut-on, dans cette question, opposer les colonies à l’“Europe” ? » La réponse de Lénine est un « non » retentissant (« Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes »). Faire semblant de ne pas voir que Lénine insistait qu’il fallait tout autant en Europe combattre l’oppression nationale va de pair avec des manifestations flagrantes de chauvinisme dans la LCI, notamment lorsqu’il s’agissait d’appliquer cela à des personnes blanches dans des pays économiquement avancés en Amérique du Nord et en Europe qui sont opprimées : au Québec, en Catalogne, au Pays basque.

Capitulation à la Nouvelle gauche

Tout en prétendant polémiquer contre la capitulation de la Nouvelle gauche au nationalisme petit-bourgeois, les deux articles de 1976 et 1977 de WV adhèrent en fait aux distorsions et aux calomnies de la Nouvelle gauche contre le marxisme. À l’époque, il était monnaie courante dans ce milieu de dire que Marx et Engels étaient des racistes génocidaires et des chauvins de grande puissance allemands et européens. Or, dans la mesure où le camarade Seymour permet à Marx et à Engels d’avoir un programme sur la question nationale, c’est celui du « Deutschland über alles » :

« À partir de 1848, Marx et Engels furent souvent accusés par leurs opposants dans la gauche d’être des chauvins allemands. Ils le niaient, disant que leur position sur l’unification de l’Allemagne était objective et qu’elle ne reflétait en rien un préjugé nationaliste subjectif. […] Cependant, ce n’est qu’en 1870 qu’ils eurent l’occasion de donner la preuve manifeste qu’ils n’étaient pas des chauvins allemands. »

WV no 123

La position de Marx sur l’émancipation polonaise est réduite à l’idée de créer « un tampon démocratique contre la Russie tsariste », alors que la Prusse s’occupait à redessiner ses frontières sur l’Ostfront. En fait, Marx voyait la réunification de la Pologne comme la force motrice pour redessiner ces frontières aux dépens des Hohenzollern, ainsi que des Habsbourg et des Romanov. Comme l’ont dit Marx et Engels à une réunion pour commémorer le 12e; anniversaire du soulèvement polonais de 1863-1864 :

« La partition de la Pologne est le ciment qui fait tenir ensemble les trois grands despotes militaires : la Russie, la Prusse et l’Autriche. Seule la restauration de la Pologne peut briser ce lien et ainsi dégager le plus grand obstacle à l’émancipation sociale des peuples européens. »

– « Pour la Pologne », 24 mars 1875 (traduit par nos soins)

Pour tenter de justifier le portrait de Marx et Engels en revanchistes allemands, l’article en deux parties leur attribue une conception objectiviste de la révolution de 1848. L’article cherche à réduire la défaite de la révolution à une simple question d’« arriération économique objective » :

« En résultat de la défaite de la démocratie radicale dans les révolutions de 1848, Marx modifia substantiellement son programme. Selon lui, la défaite de la démocratie radicale et de l’avant-garde prolétarienne avait eu pour cause l’arriération économique objective, non seulement en Allemagne et en Autriche mais aussi en France. Ainsi, le marxisme classique après 1848 mettait fortement l’accent programmatique sur la création des conditions objectives qui permettraient au prolétariat de prendre le pouvoir. »

En fait, Marx et Engels rendaient la bourgeoisie et ses alliés petits-bourgeois responsables de la défaite de la révolution de 1848. Ils disent dans leur Adresse du comité central (mars 1850) :

« Frères ! Nous vous avons déjà dit, en 1848, que les bourgeois libéraux allemands allaient accéder au pouvoir et tourneraient aussitôt leur puissance nouvellement acquise contre les ouvriers. Vous avez vu comment la chose s’est faite. Ce furent, en effet, les bourgeois qui, après le mouvement de mars 1848, s’emparèrent immédiatement du pouvoir d’État et s’en servirent aussitôt pour refouler tout de suite les ouvriers, leurs alliés de la veille au combat, dans leur ancienne situation d’opprimés. »

Marx et Engels insistaient sur le fait que les ouvriers devaient maintenir leurs propres intérêts de classe en combattant sur la base de l’indépendance de classe contre la bourgeoisie et ses auxiliaires petits-bourgeois :

« Si les ouvriers allemands ne peuvent s’emparer du pouvoir et faire triompher leurs intérêts de classe sans accomplir en entier une évolution révolutionnaire assez longue, ils ont cette fois du moins la certitude que le premier acte de ce drame révolutionnaire imminent coïncide avec la victoire directe de leur propre classe en France et s’en trouve accéléré.

« Mais ils contribueront eux-mêmes à leur victoire définitive bien plus par le fait qu’ils prendront conscience de leurs intérêts de classe, se poseront dès que possible en parti indépendant et ne se laisseront pas un instant détourner – par les phrases hypocrites des petits bourgeois démocratiques – de l’organisation autonome du parti du prolétariat. Leur cri de guerre doit être : La révolution en permanence ! »

Lois linguistiques

Notre cadre programmatique chauvin sur la question nationale était au fond un programme d’assimilation forcée des nations opprimées. Il s’incarnait notamment dans la défense des privilèges des langues dominantes et dans l’opposition aux lois sur les langues au Québec et en Catalogne. La Conférence réaffirme que l’égalité des langues passe par la lutte contre les privilèges de la langue dominante.

Nous nous battons pour l’indépendance du Québec. À défaut d’un Québec indépendant, notre organisation aurait dû soutenir les lois linguistiques (comme en Catalogne, où la situation est qualitativement similaire), car elles représentent des mesures défensives quant à l’existence même de la nation opprimée. En dépit de son caractère de compromis sur la lutte pour l’indépendance, nous aurions dû soutenir cette expression partielle de l’autodétermination en défense du français au Québec. La lutte contre les privilèges de l’anglais au Québec est en continuité avec le combat de Lénine pour l’égalité des langues :

« Le programme national de la démocratie ouvrière est le suivant : pas le moindre privilège pour aucune nation ni aucune langue ; solution du problème de la libre disposition politique des nations, c’est-à-dire de leur séparation en États distincts, par des moyens entièrement libres et démocratiques ; promulgation d’une loi générale de l’État, en vertu de laquelle toute mesure (au niveau du zemstvo, de la ville, de la communauté, etc.) entraînant en quoi que ce soit un privilège pour une des nations, violant l’égalité juridique des nations ou les droits d’une minorité nationale, est déclarée nulle et non avenue et tout citoyen de l’État est en droit d’exiger l’abrogation de cette mesure, comme étant anticonstitutionnelle ; enfin, poursuites pénales contre ceux qui tenteraient de l’appliquer. »

– « Les libéraux et les démocrates dans la question des langues », septembre 1913

Depuis la Conquête [de 1759], l’anglais est imposé au Québec dans le but explicite de l’assimilation. La loi 101 fait du français (formellement) la seule langue officielle du gouvernement, des services et des grandes entreprises ; elle décrète que tous les enfants doivent aller à l’école en français… sauf les anglophones du Québec… ainsi que tous les anglophones des autres provinces canadiennes. En réalité, les privilèges des anglophones n’ont pas été touchés : plusieurs hôpitaux et l’université d’élite McGill sont encore anglophones, la langue « du business » demeure l’anglais, de nombreux commerces et services servent les clients en anglais ; bref, il est possible de vivre toute sa vie… in English ! Malgré la loi 101, l’anglais continue d’être la langue de la domination et de l’oppression au Québec.

Dans les années 1960 et 1970, la division du système scolaire québécois entre écoles anglophones et francophones a provoqué des batailles légitimes en défense du français. Étant donné le statut minable du français, les immigrants préféraient faire éduquer leurs enfants dans la langue dominante anglaise, leur donnant ainsi de meilleures chances de progresser dans l’échelle sociale. À cette époque, la langue de l’éducation était la question la plus controversée, car les francophones comprenaient qu’ils deviendraient minoritaires dans leur propre province si les immigrants ne s’intégraient pas dans la société francophone. Au Québec, la défense d’un système d’éducation qui laisse « le libre choix » aux immigrants d’éduquer leurs enfants en anglais ou en français est en fait une défense de la langue privilégiée : l’anglais.

L’élite anglo-canadienne avait une politique consciente visant à noyer les francophones dans une marée d’anglophones en faisant venir des immigrants non francophones au Québec. Comme avec l’appel à « ouvrir les frontières », nous nous opposons à cette politique réactionnaire qui va à l’encontre du droit à l’autodétermination. Nous sommes en faveur du fait que les immigrants au Québec s’intègrent en apprenant le français. Comme avec l’anglais aux États-Unis, nous demandons des programmes bilingues gratuits et de qualité en tant que méthode rationnelle pour aider les élèves immigrants à faire la transition entre leur langue maternelle et le français. Les immigrants qui quittent leur pays pour s’installer de manière permanente dans un pays plus avancé acceptent généralement qu’ils vont s’y assimiler dans la mesure où cela leur est permis. Cette population n’a pas le même caractère qu’une nation opprimée dans un État multinational car les immigrants ne constituent pas une nation. Les nations opprimées qui désirent exister en tant que nations distinctes luttent contre l’assimilation. C’est dans ce contexte qu’il faut appliquer le programme léniniste pour l’égalité des langues.

Lorsque la bourgeoisie canadienne impose le bilinguisme, ce n’est pas pour « sauver » le français et défendre l’égalité des langues (comme la chose était présentée dans Spartacist Canada) : il s’agit plutôt d’imposer l’anglais aux francophones. Avec cette politique on s’attend à ce que les francophones parlent l’anglais, alors que, pour les anglophones, le bilinguisme s’arrête aux « pickle jars » (bocaux de cornichons). Nous sommes contre le bilinguisme « officiel » au Québec, qui représente une politique d’assimilation forcée contre la nation québécoise. C’est pour des raisons semblables que Lénine s’opposait à ce que les minorités nationales se voient imposer l’apprentissage du russe. À bas le « multiculturalisme » trudeauesque !

Pour défendre son opposition à la loi 101, Spartacist Canada déformait Lénine en le transformant en champion du bilinguisme trudeauesque, c’est-à-dire en champion de l’oppression nationale et linguistique. Voici l’une des citations phares utilisées par SC pour dénoncer cette loi défensive :

« C’est pourquoi les marxistes russes disent qu’il ne doit pas y avoir de langue officielle obligatoire, mais qu’il faut mettre à la disposition de la population des écoles où l’enseignement sera donné dans toutes les langues locales, et inclure dans la Constitution une loi fondamentale qui abolira tous les privilèges, quels qu’ils soient, accordés à l’une quelconque des nations, et supprimera toutes les violations, quelles qu’elles soient, des droits d’une minorité nationale. »

« Faut-il une langue officielle obligatoire ? », janvier 1914

Dans ce passage, Lénine réaffirme son opposition à l’imposition par la force d’une langue officielle : le russe la langue des oppresseurs. Ceci est très clairement exposé dans le passage suivant :

« Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie, pratiquement, que la langue des Grands-Russes, qui constituent la minorité de la population de Russie, est imposée à tout le reste de la population. Dans chaque école, l’enseignement de la langue officielle doit être obligatoire. Toutes les affaires officielles doivent obligatoirement être expédiées dans la langue officielle et non dans la langue de la population locale. »

Pour SC, c’est le monde à l’envers. On compare le russe dans l’empire tsariste au français à Montréal : la langue des opprimés devient la langue des oppresseurs !

En prétendant s’opposer à la force de l’État en général, notre programme défendait en réalité l’oppression linguistique des Québécois par l’État canadien. On peut lire dans Spartacist Canada no 2 (novembre-décembre 1975) que :

« Lénine n’ajoute qu’un bémol : une telle assimilation des nations ne doit pas être “l’assimilation par la force ou celle qui s’appuie sur des privilèges”.

« Ce principe s’applique dans tous les domaines de la vie sociale. Le français tout comme l’anglais doivent se voir reconnaître le même statut [“coequal”] au travail et à l’école, avec des dispositions à l’intention des immigrants qui ne parlent ni le français ni l’anglais ; il faut lutter pour cela sous le capitalisme et au bout du compte en faire une réalité sous un gouvernement ouvrier. »

Donc, en 1975, SC exigeait que les ouvriers québécois luttent pour l’anglais de leurs patrons alors même que ceux-ci leur criaient à la figure « speak white ! » Par contre il n’était pas question qu’ils luttent pour défendre leur propre existence avec la loi 101. Pour SC, le « problème » était que les Québécois utilisaient la « force » de la loi 101 pour empêcher les Anglais d’exercer leurs « droits » d’opprimer. Lénine, de son côté, soutenait l’usage de la force des opprimés pour défendre leur existence :

« Les socialistes ont toujours entendu par guerre “défensive” une guerre “juste” dans ce sens (comme l’a dit exactement un jour W. Liebknecht). C’est seulement dans ce sens que les socialistes reconnaissaient et continuent de reconnaître le caractère légitime, progressiste, juste, de la “défense de la patrie” ou d’une guerre “défensive”. Par exemple, si demain le Maroc déclarait la guerre à la France, l’Inde à l’Angleterre, la Perse ou la Chine à la Russie, etc., ce seraient des guerres “justes”, “défensives”, quel que soit celui qui commence, et tout socialiste appellerait de ses vœux la victoire des États opprimés, dépendants, lésés dans leurs droits, sur les “grandes” puissances oppressives, esclavagistes, spoliatrices. »

– « Le socialisme et la guerre », juillet-août 1915


IV. La bataille au Canada

La Conférence internationale approuve les conclusions programmatiques de la Conférence historique de la Ligue trotskyste (LT) de novembre ainsi que celles du plénum du comité central (CC) de décembre 2016. Ces batailles ont marqué une rupture avec la politique anglo-chauvine qui caractérisait la section et elles ont permis de poser les jalons d’une approche authentiquement léniniste sur la question nationale au Québec. De 1975 à 1995, la section avait un programme anglo-chauvin assimilationniste. La Conférence répudie l’ensemble des articles sur le Québec d’avant 1995, qui défendent tous ouvertement l’oppression du Québec par le Canada. Alors même que les luttes contre l’oppression nationale alimentaient la lutte de classe, nous polémiquions avec nos opposants contre des mots d’ordre appelant à un Québec indépendant sous le socialisme, les qualifiant de réactionnaires et utopiques et de capitulations au nationalisme. Nous sommes pour l’indépendance, que ce soit sous le capitalisme ou dans un État ouvrier. Notre perspective est de déchaîner le potentiel révolutionnaire de la lutte de libération nationale du Québec : Pour une république ouvrière du Québec !

Les camarades de Montréal ont eu raison de s’opposer à l’article de 1976 sur le contrôle aérien. Comme ils l’ont souligné dans leur document du 24 octobre 2016 :

« Cet article a été écrit pour les travailleurs du Canada anglais et alimente l’anglo-chauvinisme plutôt que de le combattre. Tout le cadre de l’article capitule aux tendances anti-québécoises dans le mouvement ouvrier et se moque de la lutte juste des Québécois pour le droit de travailler en français. »

Cette opposition correcte à l’article doit toutefois être séparée de la question de la langue du contrôle aérien. Sur la base de la sécurité aérienne, les grèves de la CALPA [Canadian Air Line Pilots Association] et de la CATCA [Canadian Air Traffic Control Association] étaient défendables. Pour nous en tant qu’avant-garde, le point essentiel est qu’il y ait un seul langage de l’air. La langue la plus appropriée pour le contrôle aérien serait l’espagnol (du Mexique). Sa prononciation et sa grammaire sont cohérentes et il s’écrit de la même façon qu’il se prononce, ce qui le rend relativement facile à apprendre. En plus, l’espagnol s’utilise dans toutes les Amériques et en Espagne, ce qui lui confère une étendue géographique importante. En somme, il s’agit d’une langue internationale.

La seule position marxiste conséquente était de soutenir l’indépendance du Québec dès le moment où il s’est retrouvé opprimé par une autre nation, soit dès la Conquête. Appeler à l’indépendance du Québec à partir de 1995 a marqué une amélioration qualitative de notre programme sur la question nationale. Ce changement de ligne avait toutefois un caractère centriste puisqu’il demeurait toujours dans le cadre de l’anglo-chauvinisme. C’est cet aspect crucial que la bataille menée au Canada a permis de mettre au grand jour.

Cette Conférence rejette les appels à « la révolution socialiste nord-américaine » et « pour la révolution socialiste du Yukon au Yucatán ». Ces mots d’ordre effacent les distinctions nationales entre le Québec, l’Amérique du Nord anglophone et le Mexique. Dans notre presse, ces slogans étaient constamment utilisés dans un cadre assimilationniste, présentant l’intégration des Québécois dans le reste de l’Amérique comme la seule façon d’assurer leur émancipation nationale.

Après son changement de ligne nominal en 1995, la LT capitulait toujours aux pressions de la société bourgeoise canadienne, notamment au trudeauisme et son idéologie du « multiculturalisme », et elle minimisait l’importance stratégique de la question nationale. Par exemple, notre seul camarade québécois était marginalisé et soupçonné de nationalisme. Le travail à Montréal n’était pas une priorité pour la section et il a longtemps été centré sur les campus anglophones. Le développement d’une propagande en français permettant d’intervenir efficacement dans la société québécoise n’avait jamais été entrepris sérieusement jusqu’à ce jour, et il n’y avait pas de perspective pour l’apprentissage du français dans la section. Enfin, l’ancienne direction s’est opposée à défendre les Québécois spécifiquement visés pendant la répression des manifestations contre le sommet du G20 en 2010.

C’est malgré sa capitulation à l’anglo-chauvinisme que le parti a pu recruter en 2014 un groupe de cadres québécois. Plutôt que de considérer cette acquisition comme une fusion cruciale pour la LT, c’est-à-dire une fusion avec un noyau permettant d’établir un parti révolutionnaire binational en vue d’avoir deux partis dans deux États, ces camarades ont été traités comme un groupe de jeunesse et comme le « troisième local » du Canada anglais. Les camarades de Montréal ont été étouffés par des détails administratifs stupides et un activisme stérile plutôt que de mettre à contribution leurs capacités politiques évidentes. Vu l’oppression historique de la nation québécoise au sein du Canada, la LT doit aspirer à être composée à 70% de Québécois et de gens issus de minorités. De fait, les camarades québécois sont clairement ressortis parmi les éléments les plus conscients de cette bataille politique et ils forment l’essentiel de la nouvelle direction de la section canadienne.


VI. Secrétariat international

Depuis la chute de l’URSS, la politique et le fonctionnement du SI ont été déformés par une adaptation à l’impérialisme américain. Le camarade Robertson a d’ailleurs une fois comparé ce comportement avec « l’état-major de la révolution mondiale » de Zinoviev. S’il était déjà arrogant et prétentieux pour ce dernier d’adhérer à cette conception au sortir de la Révolution russe, il s’agissait, dans le contexte de notre Internationale, d’une expression ouverte de l’exceptionnalisme anglo-américain. Les agents du SI envoyés au Mexique, en Grèce, au Québec et en Afrique du Sud agissaient en général avec paternalisme, comme s’ils étaient investis d’une mission « civilisatrice ». L’attitude hautaine de ces camarades ne provient pas centralement de leurs faiblesses personnelles, mais d’une adaptation politique à l’arrogance impérialiste. Au cours des nombreuses campagnes opportunistes, le SI substituait l’hypertrophie administrative au travail bolchévique conscient. Comme des camarades de notre section grecque le soulignaient (mars 2017) : « Ceci met en lumière une perception politique complètement fausse : comme si c’était “les règles qui définissent le programme” alors que ce devrait être “le programme qui définit les règles”. » Les cadres provenant des nations opprimées recrutés à l’internationalisme avaient tendance à intérioriser leur propre oppression et à accepter ce cadre, sous pression d’être étiquetés comme nationalistes. Notre continuité révolutionnaire passe par Lénine, Trotsky, Cannon et Robertson, et donc par les États-Unis, une réalité qui conférait une autorité parfois illégitime et non méritée aux camarades anglo-américains. Cette Conférence répudie cette politique anti-internationaliste. Une Internationale trotskyste digne de ce nom ne peut être construite sur de telles bases. Ces abus ne seront plus tolérés.

[…]

VIII. La Ligue trotskyste de France et la défense chauvine de l’Hexagone

Le programme chauvin sur la question nationale made in USA a trouvé un terreau fertile dans notre section française. Dans sa propagande, la Ligue trotskyste de France (LTF) a repris le mensonge d’une France une et indivisible, écrivant de nombreux articles qui présentent les luttes de libération nationale comme étant réactionnaires et qui défendent l’intégrité de l’Hexagone. Avant 1998, la LTF avait comme position de nier l’existence de nations opprimées en France en invoquant le mythe que la Révolution française avait réglé la question nationale. Elle écrivait : « en France la Grande Révolution a affermi la domination de la bourgeoisie sur les vieilles provinces féodales, sous la banderole jacobine de la nation, une et indivisible » (« Raid gestapiste au Pays basque », le Bolchévik no 78, novembre-décembre 1987).

En 1997, sous l’impulsion de camarades à New York et en Grande-Bretagne (de là c’était plus facile de dénoncer le chauvinisme français), la LTF a corrigé partiellement cette ligne sur le Pays basque. Mais, loin de se faire le champion des minorités nationales en France, la section n’a jamais réellement rompu avec le cadre du chauvinisme français. Les questions nationales ont été traitées avec indifférence, ce qui cachait au fond une hostilité au changement des frontières de l’Hexagone. Après 1998, la LTF a continué de publier des articles ouvertement contre l’indépendance de la Corse, du Pays basque et de la Guadeloupe. En même temps, elle présentait le sort de ces nations comme étant largement dépendant du prolétariat français en niant la possibilité que la lutte contre l’oppression nationale puisse servir de force motrice pour des révolutions sur place.

La LTF considérait les questions nationales basque et catalane comme des questions essentiellement espagnoles. En fait, les questions nationales basque et catalane sont ses questions nationales. Au lieu d’aider l’Internationale à avancer un programme léniniste sur ces aspects, la LTF a continuellement freiné ce travail. Au cours de cette bataille, la direction française s’est penchée sur ces problèmes de manière précipitée et superficielle au lieu d’entreprendre une étude marxiste sérieuse de ses questions nationales. Ce processus n’a fait qu’introduire plus de déviations et de confusion dans la discussion. Un signe de l’étroitesse nationale de la section est son isolement du reste de l’Internationale. À l’exception du dirigeant principal de la section, les camarades français ont très peu de contact direct avec le reste de la LCI. La direction de la section française doit consciemment encourager ses membres à sortir de la France de façon régulière.

Pays basque et Catalogne

Il existe une nation basque unique et une nation catalane unique, divisées et opprimées par deux États capitalistes. Les différences dans la manifestation des sentiments nationalistes entre les provinces Nord et Sud du Pays basque et de la Catalogne reflètent les différences du développement capitaliste en Espagne et en France.

En Espagne, les Catalans et les Basques républicains ont joué un rôle d’avant-garde dans la Révolution espagnole des années 1930. Avec la défaite de celle-ci, l’arrivée de dizaines de milliers de réfugiés a revigoré la vitalité nationale du côté de ces nations se trouvant en France. Sous Franco, toutes les langues autres que le castillan ont été interdites, ce qui était incarné dans le slogan « une nation, grande et libre ». Les statuts d’autonomie établis par la République en 1932 ont été abolis. Le régime de Franco exerça une répression féroce et punitive contre les nations opprimées, symbolisée par le bombardement en 1937 de la ville basque de Gernika (Guernica) par les nazis, à la demande de Franco. Cette répression eut pour conséquence qu’à la mort de celui-ci, en 1975, les luttes des nations opprimées s’exprimèrent largement selon des lignes nationales, en contraste avec celles des années 1930 où la classe ouvrière de ces mêmes nations se battait directement pour le pouvoir.

La Constitution espagnole de 1978 a maintenu le règne des Bourbons en Espagne, rétabli par la grâce et la faveur du Généralissime Francisco Franco. Le rétablissement de la monarchie était essentiel à la stabilisation de l’État central castillan et au maintien forcé des nations opprimées dans l’Espagne. Afin de stabiliser l’État espagnol, la Catalogne et le Pays basque ainsi que d’autres régions se sont vu accorder une plus grande autonomie. En contraste, dans la « glorieuse » France républicaine (« pays des droits de l’homme »), les nations opprimées n’ont à ce jour aucun droit linguistique ou légal. Au Pays basque particulièrement, la population fait face à une répression aussi féroce qu’en Espagne. Étant donné la faiblesse historique de la bourgeoisie castillane face aux bourgeoisies basque et catalane, la défaite de la Révolution espagnole ainsi que la dictature de Franco qui en a résulté, les principaux moteurs des mouvements indépendantistes en Catalogne et au Pays basque viennent des régions maintenues par la force en Espagne. Ainsi, le sort des provinces retenues par la force en France dépend fortement de ce qui se produira du côté espagnol de la frontière. Nous appelons à l’indépendance du Pays basque et de la Catalogne au Nord et au Sud. Dans l’éventualité de l’indépendance des régions du Pays basque ou de la Catalogne en Espagne, il est probable que les régions correspondantes en France voudront s’y joindre. Dans le cas où celles-ci voudraient rester en France, nous défendons leur droit d’exercer l’autodétermination de cette façon.

Jan Norden, à l’époque rédacteur en chef de Workers Vanguard, a été centralement responsable pour notre ligne en opposition aux luttes pour la libération nationale en Catalogne et au Pays basque côté Espagne. La LTF, de son côté, est centralement responsable pour notre ligne chauvine sur le Pays basque et la Catalogne côté France. Dans les années précédant et suivant la mort de Franco, l’Espagne était secouée par d’importantes luttes ouvrières donnant lieu à une radicalisation sociale. Alors que la lutte contre l’oppression nationale jouait un rôle central dans ces mobilisations, WV, qui commentait régulièrement les événements, ignorait complètement cette question. Ce silence ne pouvait qu’être conscient et démontrait une hostilité au sort des nations opprimées par l’État espagnol. La première fois que l’on commente cette question en 1979, c’est en lançant une vicieuse polémique en défense de l’oppression de la Catalogne.

Cette Conférence répudie l’article « La LCR espagnole rend hommage au nationalisme bourgeois catalan » (WV no 233, 8 juin 1979). Cet article présente une grossière capitulation au chauvinisme castillan et au chauvinisme français et il prostitue le léninisme sur la question nationale. Nous citons une polémique de Lénine contre l’autonomie « nationale culturelle » ; et nous utilisons scandaleusement ses arguments pour nous opposer non seulement à l’indépendance, c’est-à-dire la sécession, mais en plus à l’autonomie :

« Comme l’ont toujours affirmé les léninistes, reconnaître le droit à l’autodétermination, c’est tout à fait autre chose qu’appeler à l’exercice de ce droit, c’est-à-dire à l’indépendance. L’Espagne est clairement l’un des cas où les communistes lutteraient de façon acharnée pour préserver l’unité de la classe ouvrière dans le cadre de l’État actuel. »

Cet article grotesque est une déclaration de foi en défense de l’unité espagnole. WV agit en porteur d’eau pour la bourgeoisie et la monarchie dans la lutte contre la libération nationale des Catalans et des Basques.

De plus, l’article soutient que :

« Les régions basque et catalane, bien qu’elles souffrent de discriminations (interdits linguistiques, services gouvernementaux, répression) aux mains de l’État franquiste, sont les régions les plus développées du pays et forment le cœur de l’industrie espagnole. Advenant leur séparation, les deux secteurs les plus importants, les mieux organisés et les plus combatifs du prolétariat seraient coupés du reste du mouvement ouvrier espagnol, ce qui l’affaiblirait et représenterait une défaite considérable pour la révolution prolétarienne européenne. »

En fait, l’indépendance de la Catalogne et du Pays basque aurait été une avancée pour le mouvement ouvrier en Europe. Ceci est d’autant plus vrai aujourd’hui, où le morcellement de l’Espagne déstabiliserait profondément le bloc impérialiste réactionnaire de l’Union européenne.

Le problème de la LTF dans sa manière d’aborder les questions basque et catalane est résumé dans ces propos d’un nationaliste basque : « Il n’y a pas de problème basque en France, mais un problème français au Pays basque […]. Le combat du Pays basque se poursuivra aussi longtemps qu’il y aura des Basques » (James E. Jacob, Hills of Conflict : Basque Nationalism in France, Reno, University of Nevada Press, 1994). En 1987, alors même que l’État français lançait une répression féroce contre les Basques, la LTF publiait un article qui s’attaquait principalement à leurs revendications nationales. Nous écrivions : « Effectivement, s’il n’existe pas de question nationale au Pays basque français, les expéditions-dragonnades de Pasqua-Pandraud [ministres des flics] pourraient bien en créer une ! » (« Raid gestapiste au Pays basque »). L’article poursuit en polémiquant contre une « Euskadi unie et socialiste » et en affirmant que « l’autodétermination est une question hors de propos pour la région basque ». L’assimilation forcée des Basques en France est donc présentée comme un acquis de la Révolution française.

Ces problèmes n’ont été que très partiellement corrigés en 1998 lorsque la LTF a reconnu le droit à l’autodétermination des Basques en France. L’Internationale et la LTF ont répudié la précédente ligne politique, mais de manière malhonnête qui cachait l’ampleur du chauvinisme de l’article de 1987. Toutefois, nous n’avons jamais reconsidéré notre opposition à l’indépendance du Pays basque ni à celle d’aucune autre nation retenue dans l’Hexagone.

Lorsque la question de l’indépendance de la Catalogne a été soulevée en 2014, la LTF a décidé de ne pas prendre position en faveur de celle-ci. Quand la bataille récente a éclaté dans l’Internationale, la LTF n’a pas entrepris de revoir son approche, mais s’est empressée de produire un projet d’article qui est comparable à sa ligne d’avant 1998. Dans une lettre à la LTF, le camarade Sacramento affirme :

« Votre projet tire un trait d’égalité entre le nationalisme des opprimés et celui des oppresseurs, déformant Lénine pour dénoncer le “nationalisme bourgeois agressif” avec les airs du grand roi Salomon. Vous choisissez de souligner votre soutien à l’indépendance des Basques et des Catalans “en Espagne”, alors que vous mentionnez à peine dans le paragraphe suivant qu’au Nord de la frontière nous défendons “leur droit de rejoindre un Pays basque indépendant”. Dans cette formulation, vous ne mentionnez pas explicitement leur droit de se séparer de la France peu importe ce que décideront leurs confrères au Sud de la frontière. Enfin, comme toujours, vous trouvez le moyen d’ignorer les Catalans en France. »

En 2014, le CEI a adopté la ligne contre des objections initiales provenant de la LTF en faveur de l’indépendance au Pays basque et en Catalogne. Ce changement représentait une amélioration qualitative de notre programme. Néanmoins, cela s’est fait sans rompre entièrement avec les faiblesses de notre méthodologie précédente : les aspirations des opprimés à la libération nationale étaient toujours considérées comme un obstacle à la lutte de classe qu’il fallait « retirer de l’ordre du jour ». Nous sommes pour l’indépendance ici et maintenant et nous nous battons consciemment pour mener la lutte pour la libération nationale vers la révolution socialiste. Notre programme, c’est une république ouvrière en Catalogne ainsi qu’au Pays basque.

Jusqu’à ce jour, notre argument central pour l’indépendance du Pays basque et de la Catalogne était que celle-ci permettrait l’unité avec la classe ouvrière castillane. Pour la Catalogne, l’appel à l’indépendance s’appuyait sur une appréciation empirique et conjoncturelle, dans la foulée du référendum de 2014. Depuis des centaines d’années, les Basques et les Catalans résistent à l’assimilation, exprimant ainsi leur désir d’exister en tant que nation. Une autre faiblesse de nos récents articles est qu’ils n’appellent pas explicitement à l’abolition de la monarchie. La lutte pour l’indépendance signifie aussi mettre fin à cette excroissance franquiste : À bas la monarchie !

Corse

La Corse résiste depuis plus de deux cents ans à l’assimilation française. En mars 2017, la LTF s’est prononcée pour l’indépendance de la Corse. Ceci dit, la façon dont la section avait traité cette question auparavant était trempée de préjugés chauvins. Par exemple, il est écrit dans un article répudié récemment par la LTF :

« De plus, la Corse sous-développée est soumise au régime arriéré des clans véritables parasites qui vivent du détournement quasi officialisé des prébendes de l’État central et qui se maintiennent par un clientélisme évoquant la Sicile. Tout le monde sait où va la fameuse “enveloppe de continuité territoriale” : engraisser les clans qui, se parant des étiquettes Radicaux de gauche, RPR et autres “bonapartistes”, maintiennent l’île, avec le soutien de l’État, dans un état d’arriération profitable. »

– « Corse : la grève défie le gouvernement », le Bolchévik (LB) no 92, avril 1989

Cette déclaration répète chaque préjugé arriéré anti-Corses qui circule en France et elle méprise les aspirations nationales légitimes du peuple corse. En plus, l’article dit : « S’il n’y a pas aujourd’hui de “nation corse”, il existe néanmoins un problème national corse », un plagiat pratiquement mot pour mot de la bourgeoisie : « Il n’y a pas de problème corse mais des problèmes en Corse » (Valéry Giscard d’Estaing).

Plus récemment, dans l’article « Yvan Colonna, victime d’une machination policière, est innocent – Libération immédiate ! » (LB no 197, septembre 2011), la LTF se positionne de facto contre l’indépendance corse en affirmant :

« Nous sommes opposés à la vision et au programme nationalistes, qui ambitionnent au fond de consolider un cadre national de régime capitaliste. Aux yeux des nationalistes petits-bourgeois, la nation dominante tout entière est considérée comme l’ennemi. Une telle perspective conduit toujours à des actes de violence indiscriminée contre les travailleurs de la nation dominante. »

Non seulement cette déclaration constitue une défense chauvine de l’unité de la France, mais elle est complètement fausse. Les camarades de la LTF doivent étudier sérieusement la question nationale en Corse.


IX. Belgique

Notre point de départ en ce qui concerne la Belgique doit être l’opposition à l’unité artificielle de ce pays. En réalité, Flamands et Wallons n’ont jamais librement consenti à unir leurs nations au sein d’un même État. La structure fédérale actuelle est un obstacle à l’autodétermination complète des Flamands comme des Wallons, qui sont prisonniers d’un cadre oppressif. De façon récurrente, la bourgeoisie exploite ces tensions nationales dans ses intérêts et pour diviser le mouvement ouvrier. Nous appelons à l’éclatement de la Belgique et au droit à l’autodétermination des Flamands et des Wallons. La minorité germanophone devrait aussi pouvoir décider de son propre sort. En même temps, la rupture de la Belgique va de pair avec la lutte contre les institutions impérialistes qui maintiennent artificiellement l’unité du pays la monarchie, l’OTAN et l’Union européenne. Notre perspective est la construction d’un parti binational en vue de deux partis ouvriers, sections de l’Internationale.

En 1995, le camarade Robertson a donné l’exemple de la question nationale en Belgique pour motiver une réévaluation de notre ligne sur l’indépendance du Québec. Si la LTF a tenté de traiter la question dans le passé, mais a tardé à la trancher programmatiquement, le SI était largement indifférent à celle-ci. En août 2016, le CC de la LTF a adopté une motion recommandant au SI d’appeler à l’indépendance de la Flandre. Cette ligne était essentiellement motivée par notre ancienne méthodologie, soit pour « retirer la question de l’ordre du jour », et par un cadre empiriste. Les camarades qui ont travaillé sur cette question par la suite et sur le premier projet pour ce document de conférence ont tous plus ou moins partagé un cadre erroné, soit à travers le prisme du Québec et du Canada et en cherchant « quelle nation opprime laquelle ». Même si l’oppression historique des Flamands est indéniable, les relations entre les deux nations ont qualitativement changé à compter des années 1960. Qui plus est, l’appel à l’indépendance de la Flandre laisse entendre que la Wallonie demeure en quelque sorte « la vraie » Belgique, alors que l’unité du pays en soi est une construction factice. Une approche historique est nécessaire pour comprendre la particularité du cas belge.

La transition du système féodal au système capitaliste des territoires qui forment la Belgique d’aujourd’hui s’est pratiquement toujours déroulée sous domination étrangère. Alors que les provinces Nord des Pays-Bas, dominées par le protestantisme, acquirent formellement leur indépendance en 1648, les provinces du Sud restées catholiques (qui forment la Belgique d’aujourd’hui) demeurèrent sous la domination des Habsbourg d’Espagne jusqu’en 1700, puis passèrent sous celle des Habsbourg d’Autriche en 1713. En 1789, ces provinces connurent une première révolution avortée, la Révolution brabançonne. Peu de temps après, elles furent annexées de force par la France. Après la défaite de Napoléon en 1814, le sort de ces provinces fut discuté entre les puissances de la Coalition dirigée par la Grande-Bretagne, puis le roi des Pays-Bas profita du retour de Napoléon et de l’état de guerre en 1815 pour occuper militairement leur territoire. Un accord entre les puissances européennes rassemblées au Congrès de Vienne permit au roi des Pays-Bas de rattacher ces provinces, sans considération pour leur volonté, au sein de son royaume. La Grande-Bretagne y voyait une façon de former un « État tampon » entre la France et les autres puissances européennes. Poussés par la Révolution de juillet en France, ce n’est qu’en 1830 que les habitants de ces provinces connurent leur « propre » révolution de type bourgeoise dirigée par les francophones, révolution qui peut être considérée comme une expression partielle de leur autodétermination.

La Belgique moderne est essentiellement le produit de la politique et des compromis entre les grandes puissances de l’époque. La possibilité d’une partition de son territoire entre la Grande-Bretagne, la France et la Prusse fut sérieusement examinée en 1830 ; mais la Grande-Bretagne était alors la première puissance européenne et il n’était pas question pour elle de laisser la France annexer ce territoire. En même temps, elle souhaitait éviter une nouvelle guerre européenne et la France refusait absolument que la Grande-Bretagne mette la main sur un bout de terre sur le continent. La création d’un État indépendant (dans les faits comme « État client » de la Grande-Bretagne) fut donc l’option retenue à la Conférence de Londres. Menacés d’une part par les Pays-Bas, menacés d’autre part d’être annexés et déchirés entre la France, la Grande-Bretagne et la Prusse, les Flamands et les Wallons n’ont donc pas proprement choisi d’unir leurs nations ; ils y ont été contraints par les circonstances historiques.

De plus, les nations flamande et wallonne n’étaient pas encore complètement développées en 1830. En Flandre, la langue était très peu uniforme, et fragmentée en plusieurs dialectes ; il existait un particularisme prononcé entre les principales villes, et les élites issues de la noblesse féodale ou de la bourgeoisie étaient francophones. Dans ces conditions, l’union contrainte de ces deux nations ne pouvait se faire qu’au détriment de la nation flamande. Très tôt, dès 1840, des revendications linguistiques des Flamands furent mises de l’avant contre la politique d’assimilation de l’élite francophone. Les ouvriers et paysans flamands subissaient une double oppression, économique et nationale, alors qu’ils étaient relégués au bas de l’échelle sociale. Ce n’est qu’à compter des années 1870 que les Flamands obtinrent une reconnaissance formelle de certains de leurs droits linguistiques dans le domaine juridique et de l’éducation ; et encore, ce n’est qu’en 1967 qu’une version néerlandaise de la Constitution fut reconnue. La situation relative des deux nations a toutefois changé après la Deuxième Guerre mondiale, et de façon qualitative au tournant des années 1960. À partir des années 1950, d’importants capitaux sont passés du Sud au Nord et des industries wallonnes vétustes à celles, plus modernes, en territoire flamand : le déclin de l’exploitation charbonnière et de l’industrie lourde (surtout concentrée en Wallonie) correspond avec la croissance de l’industrie pétrolière et des secteurs connexes comme la pétrochimie, l’automobile et l’acier, qui se développaient près du port d’Anvers et sur la côte flamande.

Le développement historique de la question nationale en Belgique montre que « l’unité » de ce pays est factice et ne repose pas sur le libre choix des nations qui la constituent. La dynamique des grandes puissances européennes de l’époque et le fait que la Révolution belge de 1830 a porté au pouvoir une bourgeoisie francophone dominante ont empêché historiquement la possibilité d’une libre association de ces deux nations. Aujourd’hui, les Flamands sont en position économique avantagée, mais le cadre unitaire de la Belgique est oppressif pour les deux nations qui sont dans l’impossibilité de pleinement s’autodéterminer. De pair avec la montée économique des Flamands, le pays a poursuivi une politique « d’autonomisation » en matière linguistique et culturelle durant les décennies suivantes, à tel point que Flamands et Wallons sont aujourd’hui, de fait, des étrangers l’un pour l’autre à l’intérieur d’un même État. Face à cette situation contradictoire où la question nationale divise profondément le pays, mais où le sort des deux nations demeure ambigu, notre réponse est simple : séparez-vous.

L’influence qu’a exercée la Grande-Bretagne surtout, et la France dans une moindre mesure, sur la création du pays se reflète dans le type de régime monarchique constitutionnel mis en place en 1830. Les Britanniques choisirent un proche de leur propre Couronne, Léopold de Saxe-Cobourg, qui fut marié par la suite à la fille du « roi des Français » Louis-Philippe. Non seulement la monarchie sert de bastion aux forces réactionnaires, notamment en situation révolutionnaire, mais elle est aussi un des piliers qui maintiennent artificiellement l’unité oppressive de la Belgique aujourd’hui. Une séparation de la Belgique renverserait vraisemblablement du même coup ce relent de l’époque féodale, et notre ligne pour l’éclatement du pays doit être couplée avec à bas la monarchie !

Bruxelles est une enclave francophone en territoire flamand. La ville était majoritairement de langue flamande lors de la formation de la Belgique, et sa francisation témoigne de la politique d’assimilation de la bourgeoisie francophone. Aujourd’hui, les néerlandophones ne sont qu’une toute petite minorité dans la Région Bruxelles-Capitale. Une partie non négligeable de la ville est issue de l’immigration et une autre partie importante travaille pour, ou en lien avec, l’Union européenne. Le fait est que Bruxelles et ses environs possèdent aujourd’hui leur propre gouvernement régional et une population distincte du reste de la Flandre. Il est difficile de prévoir ce qui adviendra de Bruxelles dans le cas de l’éclatement du pays, et plusieurs options sont envisageables. Comme le CC de la LTF l’avait correctement affirmé en août 2016, les habitants devraient pouvoir choisir librement ce qui adviendra de la région, bien que cela soit conditionné par la façon dont se produira la rupture du pays.

La question nationale en Belgique, de même que le sort de Bruxelles, est étroitement liée aux institutions impérialistes en présence. L’OTAN et la Commission européenne ont toutes deux établi leur siège dans la capitale et les impérialistes craignent l’instabilité que pourrait créer un éclatement de la Belgique. L’UE, particulièrement, joue un rôle prépondérant dans le maintien de l’oppression nationale parmi ses États membres. L’indépendance pour la Catalogne, le Pays basque, l’Écosse ou les Flamands et Wallons remettrait en question l’existence même de l’UE qui craint de voir les frontières de ses États membres redessinées. Ainsi, il est d’autant plus improbable, dans le cas de la Belgique, de voir la rupture du pays se réaliser sans un mouvement contre l’UE. Nous disons Flandre et Wallonie hors de l’Union européenne ! Union européenne hors de Bruxelles ! Notre tergiversation sur la question n’est pas sans lien avec les autres problèmes d’accommodation à l’UE que nous avons combattus dans notre organisation.


X. Europe

Adaptation à l’Union européenne

L’UE est un consortium d’États capitalistes dont le but est de maximiser l’exploitation de la classe ouvrière ainsi que la domination économique et l’asservissement par les puissances impérialistes, surtout l’Allemagne, des pays plus pauvres comme la Grèce, le Portugal ou l’Espagne, y compris par l’imposition de son instrument financier : la monnaie commune, l’euro. L’UE est conçue pour augmenter la compétitivité des impérialistes européens contre leurs rivaux aux États-Unis et au Japon. Quels que soient les fantasmes des kautskystes du Dernier Jour d’une Europe « supranationale » et « sociale », l’UE est une formation instable exposée à des tensions continuelles créées par les intérêts nationaux divergents des impérialistes européens, qui menacent constamment de la déchirer. Comme Lénine nous l’a enseigné :

« Du point de vue des conditions économiques de l’impérialisme, c’est-à-dire de l’exportation des capitaux et du partage du monde par les puissances coloniales “avancées” et “civilisées”, les États-Unis d’Europe sont, en régime capitaliste, ou bien impossibles, ou bien réactionnaires. […]

« Certes, des ententes provisoires sont possibles entre capitalistes et entre puissances. En ce sens, les États-Unis d’Europe sont également possibles, comme une entente des capitalistes européens… dans quel but ? Dans le seul but d’étouffer en commun le socialisme en Europe, de protéger en commun les colonies accaparées contre le Japon et l’Amérique. »

– « À propos du mot d’ordre des États-Unis d’Europe », août 1915

Seule l’unité sur une base socialiste, accomplie par la révolution prolétarienne et l’expropriation de la bourgeoisie, peut instituer un développement économique mondial rationnel sans exploitation. Pour les États-Unis socialistes d’Europe !

L’UE est un ennemi mortel des droits nationaux, comme peuvent en témoigner les masses grecques, dont la souveraineté nationale est étouffée. L’UE est déterminée à préserver comme telles les frontières actuelles de l’Europe. Merkel elle-même a été très claire là-dessus en 2015, lorsqu’elle a proclamé que si la Catalogne se séparait de l’Espagne elle sortirait aussi automatiquement de l’UE. Le maintien de l’oppression nationale de la Catalogne est vital pour les intérêts des impérialistes européens, parce que l’indépendance inspirerait d’autres nations opprimées et pourrait provoquer un effet domino qui remettrait en question l’« intégrité » territoriale de la France, de la Belgique, etc. De plus, la lutte pour la libération nationale pourrait très bien mener à une explosion de luttes de classes à l’intérieur de l’État espagnol et au-delà.

Les problèmes que nous avons eus sur l’Union européenne au cours des années ne sont pas sans lien avec la lutte actuelle dans le parti. Il y a eu des adaptations politiques à l’UE, au centre desquelles se trouve une vision de la mafia impérialiste comme force « progressiste ». Déjà en 2011, le camarade Robertson avait exprimé son inquiétude quant au fait que les camarades voyaient notre opposition à l’UE comme hypothétique. Même si nous continuions à nous opposer formellement à l’Union européenne, l’argument qu’une monnaie commune sans État commun n’est pas viable avait disparu de nos articles. Avant la grande crise économique qui a débuté en 2008, et alors que l’UE paraissait florissante, nous nous sommes adaptés à l’UE ; il est maintenant relativement facile de s’y opposer depuis que l’opposition à son égard a gagné en popularité. Cependant, notre opposition à l’UE dans le concret a été défiée plusieurs fois après 2008. Déjà à la fin de 2011 et au début de 2012, il y avait des objections au sein de l’Internationale concernant la simple déclaration de fait que « l’exemple de l’Argentine montre bien que la Grèce s’en porterait probablement beaucoup mieux si elle se déclarait insolvable, quittait la zone euro et réintroduisait sa propre monnaie » (LB no 198, décembre 2011).

Le Document de la Sixième Conférence de la LCI (2010) affirme que le Parti communiste de Grèce « met en avant un cadre chauvin en s’opposant à l’UE et au FMI sur la base qu’ils interfèrent dans la souveraineté nationale de la Grèce. » Ceci est faux. Dans notre propagande, nous nous sommes opposés de façon correcte, par la suite, au fait que la souveraineté grecque était bafouée par l’UE (c’est-à-dire par l’Allemagne). En fait, l’UE et le FMI ne font pas qu’« interférer » : la Grèce possède aujourd’hui moins de souveraineté nationale que le Mexique néocolonial ! La souveraineté nationale signifie, en fin de compte, le droit pour le gouvernement d’un pays donné de prendre les décisions sur ses propres politiques internes dont le contrôle de sa propre monnaie n’est pas la moindre ! Certains camarades ne comprennent pas le lien entre l’autodétermination des nations opprimées par l’impérialisme et la défense concrète de leur souveraineté nationale. Nous ne sommes pas indifférents au fait que des nations impérialistes ou oppressives piétinent la souveraineté de nations plus faibles. Par exemple, Espartaco no 36 (septembre 2012) a avancé la revendication correcte suivante : « FBI, DEA et toutes les agences militaires et policières des États-Unis, hors du Mexique ! »

Il y a constamment eu de la confusion, depuis une discussion du SI en février 2012, sur notre approche concernant la sortie des États membres individuels de l’Union européenne. La motion originale proposée dans cette réunion disait : « Nous sommes favorables à ce que tous les États membres sortent de l’UE et l’euro : le démembrement de la monnaie commune et de l’UE elle-même doit être un objectif central des classes ouvrières dans toute l’Europe ; cela fait partie intégrante de notre perspective pour les États-Unis socialistes d’Europe. » Au cours de la réunion, cette partie de la motion a été critiquée sur la base erronée qu’appeler à la sortie d’un État membre spécifique était une revendication adressée à des gouvernements bourgeois. Au moment du référendum grec de 2015, c’est avec cet argument que certains camarades dirigeants se sont opposés au slogan « Grèce hors de l’UE ». Il y avait pourtant un vrai problème avec cet extrait de la motion du SI puisqu’il ne tient pas compte des différences entre l’Allemagne, la vraie puissance de l’Europe, et les autres pays membres, ni de la différence entre les pays impérialistes de l’UE et les pays de l’UE qu’ils oppriment.

Voici le cadre général dans lequel il faut aborder la question : avant tout, nous sommes pour l’éclatement de l’Union européenne avec un point de départ internationaliste. Ceci dit, puisque son éclatement passe jusqu’à présent par la sortie des États membres individuels, on ne peut être neutre lorsque la question se pose. Il n’y a pas de formule sur quand ou comment on doit soulever l’appel à ce qu’un pays membre quitte l’Union européenne. Cela dépend du pays en question ainsi que des circonstances concrètes. Avant la proposition de référendum en Grande-Bretagne, l’appel « Grande-Bretagne hors de l’Union européenne » pouvait seulement se comprendre comme un appel nationaliste : pour une Angleterre impérialiste plus forte « libérée » de l’Allemagne. Par contre, un appel à ce que la Grèce sorte de l’Union européenne peut largement se comprendre dans ce pays comme une opposition à l’oppression de la Grèce par l’Union européenne et l’Allemagne. Dans tous les cas, ces appels doivent s’inscrire dans le cadre plus général de notre programme pour l’éclatement de l’Union européenne tout en mettant de l’avant un axe de classe prolétarien.

En 2015, nous avons été témoins de deux vagues de libéralisme exprimées dans l’appel à l’« ouverture des frontières ». En mai, les deux articles de première page prévus pour un numéro de WV écrits en collaboration avec des camarades européens et le SI ont été retirés après que trois dirigeants du parti se furent opposés à la position adoptée sur les crises des réfugiés en Europe et en Asie du Sud-Est. L’article sur l’Europe appelait aux pleins droits de citoyenneté pour tous les « réfugiés qui demandent l’asile », alors que celui sur l’Asie du Sud-Est déclarait : « On doit permettre aux réfugiés rohingya de s’établir où qu’ils veuillent. » Le bureau politique de la SL/U.S. a caractérisé le problème en mai 2015 en soutenant que ces articles contenaient « une politique libérale bourgeoise et une position utopique réactionnaire pour “l’ouverture des frontières”. » Quelques mois plus tard, nous avons vu une deuxième vague de libéralisme lorsque des camarades souhaitaient prendre position contre le règlement Dublin III, qui permet aux gouvernements de décider de l’endroit où sont traitées les demandes d’asile, c’est-à-dire quel pays va mettre les réfugiés en détention ou les déporter. Cette position reflétait le cadre social-démocrate d’une Europe « sociale » et elle était teintée du mythe libéral de l’« ouverture des frontières » entre les États ayant signé la convention de Schengen. Comme nous l’avons récemment écrit dans une polémique contre l’Internationalist Group (IG) qui propage ces illusions :

« En tant que communistes, nous ne nous fions pas aux bonnes grâces des auteurs mêmes de cette dévastation pour donner l’asile à leurs victimes. Notre raison d’être est de forger des partis ouvriers révolutionnaires internationalistes qui puissent mener le prolétariat mondial dans la lutte pour écraser ce système d’exploitation brutale, d’oppression raciale et coloniale/néocoloniale, et de guerre. »

WV no 1109, 7 avril 2017

La Spartacist League/Britain

La présente bataille a révélé qu’au cours des dernières années, la Spartacist League/Britain (SL/B) était sur une trajectoire opportuniste d’adaptation au social-chauvinisme travailliste et à son corollaire, la conciliation envers l’UE. Un exemple flagrant de cette capitulation apparaît dans Workers Hammer no 237 (hiver 2016-2017), où la SL/B a rétrospectivement blanchi Corbyn pour sa ligne contre le Brexit lors du référendum sur l’UE de 2016. L’article blanchissait aussi Corbyn en omettant de dire qu’il est opposé au droit à l’indépendance de l’Écosse, tout comme les dirigeants unionistes précédents du Parti travailliste. La position de Corbyn sur l’indépendance, ainsi que sa ligne pour le maintien de la Grande-Bretagne dans l’UE, a contribué à pousser les travailleurs écossais dans les bras du Scottish National Party bourgeois ; de plus, son opposition au Brexit a poussé les travailleurs anglais vers l’UKIP (UK Independence Party). La SL/B n’a pas exécuté correctement la tactique du soutien critique envers Corbyn lorsqu’il a brigué la direction du Parti travailliste en 2016 : l’objectif du soutien critique n’est pas la création d’un Parti travailliste corbyniste, mais de dresser la base du parti contre sa direction dans le but de forger un parti (léniniste) d’avant-garde révolutionnaire. Au lieu de cela, de manière semi-clandestine, la SL/B est devenue inactive et a rapidement évolué vers la droite sur des questions programmatiques principielles.

[…]

À un certain moment après 2010, la SL/B a furtivement abandonné l’appel au retrait des troupes britanniques de l’Irlande du Nord. L’abandon de cette revendication, qui est essentielle à notre opposition à l’impérialisme britannique et qui précède la fondation même de la section, n’a pas été codifié lors d’une réunion du CC et n’a pas été communiqué au SI. La fraude impérialiste de la « paix » de 1998 avait comme point de départ le maintien de l’armée britannique en Irlande du Nord. L’abandon de notre ligne revenait à nier que la population catholique subit toujours la répression directe de l’État britannique et accepte le mensonge chauvin selon lequel la domination de l’Irlande du Nord par le « Royaume-Uni » est légitime. Cette conférence réaffirme les Thèses sur l’Irlande, notamment le point suivant :

« 2. La revendication du retrait immédiat et inconditionnel de l’armée britannique est un élément essentiel de notre programme. L’impérialisme britannique a amené avec lui des siècles d’exploitation, d’oppression et de carnages dans l’île. On ne peut rien attendre de bon de la présence britannique ; le lien qui existe entre l’Irlande du Nord et l’État britannique ne peut être qu’oppressif pour la population catholique irlandaise, un obstacle à une mobilisation de classe du prolétariat et à une solution. Nous ne mettons aucun préalable à la revendication du retrait immédiat de toutes les forces armées britanniques et nous n’en affaiblissons pas son caractère impératif en suggérant des “étapes” vers sa satisfaction (tel que revendiquer simplement que l’armée se retire des quartiers ouvriers ou reste dans les casernes). »

Spartacist édition française no 18-19, hiver 1981-1982

Le Spartakist-Arbeiterpartei Deutschlands

La section allemande avait depuis un certain temps pour politique de ne jamais traduire d’articles en turc, soi-disant parce que tous les immigrants turcs sont bilingues. Non seulement c’est faux, mais c’est faire preuve de dédain pour la vaste population immigrante (ou issue de l’immigration) turque en Allemagne. De plus, des traductions en langue turque représenteraient une déclaration d’internationalisme et de solidarité avec cette population opprimée et pourraient aboutir en Turquie, surtout lorsqu’elles sont publiées sur notre site web. Nous constatons que le Spartakist-Arbeiterpartei Deutschlands (SpAD) a déjà pris des mesures pour rectifier cette situation.

Les camarades du SpAD doivent rétablir une relation plus étroite avec l’Internationale et chercher à voyager en dehors de l’Allemagne.

[…]

Chypre

Notre Déclaration de principes internationale et l’« Accord pour un travail commun entre les camarades grecs et la LCI (QI) » (Spartacist édition française no 37, été 2006), considèrent Chypre comme une situation de peuples interpénétrés (Grecs et Turcs), où seule la révolution socialiste peut résoudre la question nationale. Par exemple, l’« Accord pour un travail commun » dit :

« Nous luttons pour une solution prolétarienne à la question nationale, qui nécessite forcément le renversement révolutionnaire des bourgeoisies nationalistes à Nicosie/Lefkosa, Athènes et Ankara. »

Cette perspective n’est pas appropriée pour aborder la question de Chypre. Aujourd’hui, la République de Chypre (Sud) et la République turque de Chypre du Nord sont en effet deux États séparés avec une majorité écrasante grecque au Sud et une majorité écrasante turque au Nord. Les populations grecque et turque, jusque-là interpénétrées, ont été violemment séparées en 1974 quand la junte militaire grecque a tenté d’annexer Chypre par l’entremise d’un coup d’État conduit par des officiers d’extrême droite sur l’île. Ceci a provoqué une invasion de l’armée turque en riposte, puis la séparation des deux peuples et la formation de deux États séparés comme résultat ultime.

Les tensions nationalistes entre les peuples turc et grec se sont intensifiées et cristallisées largement à cause des impérialistes britanniques. Ces derniers maintenaient leur domination coloniale à Chypre par la répression sanglante et utilisaient la minorité turque pour imposer leur stratégie historique de « diviser pour mieux régner ». En accordant quelques petits privilèges à un peuple contre l’autre, les Britanniques avaient pour objectif d’empêcher les luttes communes qui avaient précédemment eu lieu contre l’oppression coloniale. Nous exigeons le retrait inconditionnel et immédiat de toutes les troupes britanniques et de l’ONU de l’île. La vraie puissance sur l’île était d’abord la Grande-Bretagne, et après la Deuxième Guerre mondiale c’est devenu les États-Unis. Ces puissances, ainsi que les bourgeoisies grecque et turque, continuent d’alimenter le chauvinisme sur l’île.

Dans le contexte actuel, notre programme pour le droit démocratique à l’autodétermination pour les Chypriotes grecs et turcs s’exprime en reconnaissant qu’il est légitime pour la partie grecque de rejoindre la Grèce et pour la partie turque de rejoindre la Turquie. Il est aussi légitime pour les Chypriotes turcs et les Chypriotes grecs de former leur propre petit État indépendant séparé de leur « mère patrie » s’ils le désirent. La mise en œuvre d’une ou l’autre de ces solutions ne nierait pas le droit à l’autodétermination de ces nations. Ceci dit, plus de discussions et de recherches sur la situation sont encore nécessaires.

XI. Pour la révolution permanente dans les pays coloniaux !

Guadeloupe

Dans son article « La grève générale secoue les colonies françaises » (LB no 187, mars 2009), la LTF se lance dans une défense de l’impérialisme français. Cet article soutient que :

« En France le devoir d’un parti révolutionnaire est de rallier la classe ouvrière aux côtés des Antillais en lutte, mais en Guadeloupe et en Martinique la tâche cruciale est de briser l’emprise de la fausse conscience nationaliste. Sous l’impérialisme les nations ne sont pas égales et une Guadeloupe indépendante capitaliste, dont nous défendons le droit à l’existence, ne peut que rabaisser encore plus le niveau de vie des pauvres. »

Selon cet article, la « fausse conscience nationaliste » qu’il faut briser est le sentiment de libération nationale. La LTF s’oppose à l’indépendance sur la base que l’impérialisme français est bénéfique pour la population de l’île ! De plus on présente la libération de la Guadeloupe et de la Martinique comme étant dépendante du mouvement ouvrier français, le prolétariat local n’ayant soi-disant pas les forces par lui-même pour lutter pour sa libération. Ceci est totalement opposé à la perspective de la révolution permanente. Comme Trotsky le remarquait dans le Programme de transition (1938) par rapport aux pays coloniaux et semi-coloniaux :

« Ces pays arriérés vivent dans les conditions de la domination mondiale de l’impérialisme. C’est pourquoi leur développement a un caractère combiné : il réunit en lui les formes économiques les plus primitives et le dernier mot de la technique et de la civilisation capitalistes. C’est ce qui détermine la politique du prolétariat des pays arriérés : il est contraint de combiner la lutte pour les tâches les plus élémentaires de l’indépendance nationale et de la démocratie bourgeoise avec la lutte socialiste contre l’impérialisme mondial. »

Porto Rico

L’île de Porto Rico est dévastée par la crise économique une conséquence directe de la domination coloniale et, de fait, est en faillite avec une dette de plus de 70 milliards de dollars, imposée par des fonds spéculatifs et d’autres institutions financières. Cette énorme dette est utilisée par les impérialistes américains pour asphyxier les travailleurs portoricains : les suzerains coloniaux à Washington ont imposé un « Financial Oversight and Management Board » (Comité de supervision et de direction financière) qui exige du gouvernement portoricain une réduction de son budget de 3,2 milliards de dollars d’ici 2021. Nous sommes opposés à l’imposition de ce comité qui a pris le contrôle de l’économie portoricaine et mis le gouvernement élu de l’île encore plus fermement sous la tutelle des impérialistes. Nous appelons à l’annulation de la dette, un appel qui a été controversé à l’intérieur du parti dans le passé mais qui exprime de façon élémentaire notre opposition à l’oppression coloniale de l’île.

Depuis 1898, Porto Rico est tenu en servitude coloniale par les impérialistes américains. Encore aujourd’hui, les droits politiques minimaux et l’assistance fédérale dérisoire accordés aux Portoricains ne sont qu’un mince vernis sur l’exploitation coloniale. De plus, Porto Rico n’est pas souverain et est dans l’impossibilité de dévaluer sa monnaie. Les lois américaines l’empêchent d’apporter quelque changement que ce soit à son statut colonial sans l’approbation du Congrès une violation flagrante de son droit à l’autodétermination. La principale réponse à la misère est l’émigration massive : l’île a aujourd’hui une population de 3,5 millions de personnes, contre 5 millions de Portoricains qui habitent aux États-Unis.

Dans le contexte de la bataille actuelle, on peut clairement voir qu’il y a eu, au fil des ans, des problèmes avec notre position sur Porto Rico telle qu’élaborée dans les pages de WV. Cette conférence réaffirme notre position sur Porto Rico comme l’a formulée le camarade Robertson en 1998 :

« Ce que nous voulons est très clair. Parce que nous voulons combattre le chauvinisme racial aux États-Unis et le nationalisme dans l’île, nous recommandons fortement l’indépendance, mais nous la recommandons en étant conscients de la profonde ambivalence de la population. Donc, notre idée centrale c’est le droit à l’autodétermination. Alors que nous avons en effet une position pour l’autodétermination vu d’ici [aux États-Unis], à Porto Rico cela doit être la lutte pour le pouvoir ouvrier. Les ouvriers victorieux devront décider comment exercer leur autodétermination ouvrière, selon les circonstances dans le monde et dans les Caraïbes à ce moment-là. Je crois que c’est très simple, en fait. »

Cette formulation codifie à la fois notre posture anticoloniale, le sentiment de la population portoricaine, ainsi que notre perspective de révolution permanente telle qu’elle s’applique à Porto Rico, c’est-à-dire la possibilité que des luttes nationales à Porto Rico puissent aussi être le levier pour la révolution socialiste sur cette île et l’établissement d’une république ouvrière de Porto Rico.

Le plénum du CC de la SL/U.S. de novembre 1998, où le camarade Robertson a fait cette présentation, a adopté une motion reflétant l’esprit de cette formule, affirmant : « en tant que communistes, nous serions en faveur de l’indépendance de Porto Rico… mais étant donné les sentiments contradictoires, évidents et justifiés, des Portoricains sur la question, nous n’appelons pas à ce que l’indépendance leur soit imposée. » Cependant, l’article « Pour le droit à l’indépendance de Porto Rico ! » (WV no 704, 8 janvier 1999), mandaté par ce même plénum, est contradictoire. D’un côté, l’article présente bien le contenu fondamental des commentaires du camarade Robertson et la motion adoptée par le plénum du CC. De l’autre, il reflète aussi notre fausse méthodologie de « retirer la question nationale de l’ordre du jour ».

Après l’article initial de 1999, la SL/U.S. a, pendant des années, déformé la ligne adoptée au plénum de 1998. Un camarade alors dirigeant dénonça en 1999 notre position comme étant « alambiquée » et confuse. C’était en fait ce même camarade qui brouillait la position anti-impérialiste claire et tranchante du camarade Robertson en la rendant ambivalente par rapport au colonialisme. Le résultat de ceci a été que, jusqu’en 2010, les pages de WV ne contenaient plus une seule trace de l’argument que, du point de vue des révolutionnaires aux États-Unis, nous sommes en faveur de l’indépendance de Porto Rico ! Cela voulait dire avoir une position de neutralité en étant uniquement pour le « droit » à l’autodétermination. Après cette « correction », un article de l’an 2000 (« États-Unis hors de Vieques ! », WV no 736, 19 mai 2000) affirme :

« Nous exigeons le droit de Porto Rico à l’indépendance. En même temps, nous soulignons que la seule solution à l’oppression coloniale de Porto Rico est le renversement de la domination capitaliste sur l’île et jusqu’ici aux États-Unis. […] Mais les nationalistes portoricains cherchent à dévier la lutte prolétarienne à travers une fausse et dangereuse unité entre le mouvement ouvrier portoricain et la bourgeoisie locale. Au mieux, ils appellent à une sorte d’“indépendance” néocoloniale. »

Cette ligne, publiée dans notre journal américain, est le contraire de celle défendue par le camarade Robertson un an et demi auparavant. Ce qui est vrai, c’est que l’oppression impérialiste de Porto Rico et du tiers-monde tout entier ne peut être détruite que par la révolution socialiste et son extension internationale. Cependant, il est faux de dire qu’on ne peut mettre fin à l’oppression coloniale sans une révolution socialiste. De plus, de dénoncer la possibilité de l’indépendance de Porto Rico sous le capitalisme en tant qu’« indépendance néocoloniale » c’est nier le droit de Porto Rico à l’autodétermination, ce qui est chauvin.

Que l’on utilise le terme « recommander » l’indépendance ou que l’on dise « être en faveur » ou que l’on « serait en faveur » de celle-ci, la question principale c’est que le colonialisme est contraire aux intérêts du prolétariat : tous les sujets coloniaux doivent être libres ! Ce point de départ programmatique n’est pas défini par l’état d’esprit de la population portoricaine, mais par notre opposition à l’impérialisme. Il faut exprimer cela dans notre propagande, en plus de reconnaître que la population portoricaine a un sentiment justifié d’ambivalence sur la question de l’indépendance. D’un côté, le peuple de l’île ressent une forte appartenance à sa nation. Porto Rico a une longue histoire de lutte anticoloniale, que les impérialistes américains ont écrasée de façon brutale, y compris en assassinant et en incarcérant les independentistas. D’un autre côté, beaucoup de Portoricains ont peur de perdre le droit de vivre et de travailler sur le continent américain et de se retrouver au même niveau de pauvreté que leurs voisins indépendants dans les Caraïbes. En tant que léninistes, nous ne cherchons donc pas à leur imposer notre point de vue en insistant qu’ils se séparent ; nous mettons plutôt l’accent sur le droit à l’autodétermination.

Conformément à cette compréhension, il est incorrect que l’article de WV no 1075 (2 octobre 2015) rejette implicitement notre défense du droit des Portoricains de choisir de devenir un État des USA. On argumentait :

« En même temps, le passage à un statut d’État [des États-Unis] ou l’annexion directe aux États-Unis aggraverait l’hostilité raciste nativiste envers les Portoricains. Cela accélèrerait aussi la tendance de l’anglais à remplacer l’espagnol sur l’île, ce qui en dernier ressort menacerait l’identité nationale du peuple portoricain. »

Ces deux arguments s’opposent directement au droit des Portoricains de librement choisir l’annexion, un droit que nous défendons, même si l’évolution du sentiment envers le statut d’État est le résultat du chantage économique des États-Unis.

Notre propagande sur Porto Rico était rarement traduite en espagnol. Dorénavant la section américaine de la LCI doit systématiquement traduire ces articles.


XII. La vraie continuité chauvine

L’Internationalist Group

Les dénonciations hystériques de l’IG qui traite la LCI de « chauvine » et même de raciste reflètent l’hypocrisie libérale de ces sociaux-démocrates qui capitulent devant leur propre impérialisme : ils défendent l’UE ; refusent de reconnaître le droit à l’indépendance de la Catalogne ; veulent garder le Québec dans une « fédération » nord-américaine ; traitent leur section mexicaine comme une néocolonie ; refusent de prendre un côté de manière conséquente contre l’impérialisme américain et ses laquais en Syrie ; créent des illusions dans le Parti démocrate et les « villes sanctuaires » ; et veulent imposer l’indépendance aux Portoricains « que cela leur plaise ou non ».

Alors qu’il était rédacteur en chef de WV, Jan Norden, aujourd’hui líder máximo de l’IG, a eu un rôle central dans l’élaboration de nos déviations chauvines sur la question nationale. Il continue de les mettre en œuvre avec sa propagande actuelle et dans sa manière de traiter sa section mexicaine. Norden ne laissait même pas ses camarades mexicains écrire leur propre journal autrefois le plus fréquent en espagnol, El Internacionalista, un journal écrit à New York (ils n’ont eu que neuf numéros de leur journal mexicain en 21 ans !). L’IG s’affiche comme les défenseurs les plus combatifs des immigrants latinos aux États-Unis, mais la composition de leur comité de rédaction sans un seul Latino montre leur vrai visage : #IGEdBrdSoWhite (#ComitéDeRédacIGsiBlanc).

L’IG est opposé au démantèlement de l’UE impérialiste, dénonçant par exemple le Brexit. Leur ligne sur la Grèce est encore plus grotesque : ils argumentent qu’à défaut d’une révolution socialiste, la Grèce doit rester sous le joug de l’UE et du Viertes Reich allemand. En effet, l’IG écrit : « Appeler la Grèce à quitter l’UE et abandonner l’euro pour la drachme est […] une revendication nationaliste bourgeoise » (« La Grèce sur le fil du rasoir », The Internationalist, décembre 2010). Dans le même ordre d’idées, il est à noter que l’IG semble avoir abandonné au Mexique l’appel « À bas l’ALENA ! », lequel n’est pas apparu dans sa presse depuis plusieurs années.

En ce qui concerne la Catalogne, l’IG s’oppose ouvertement à l’indépendance sous le prétexte que la Catalogne est « la partie la plus riche de l’Espagne » et que l’indépendance signifierait « la séparation d’une des sections les plus combatives de la classe ouvrière ». De plus, l’IG défend le mensonge qu’« une grande partie, sinon la majorité des ouvriers d’industrie ne parlent pas le catalan » (The Internationalist, été 2015). Selon eux, ce serait l’indépendance de la Catalogne qui « discriminerait » contre les Espagnols. L’IG agit ainsi comme le valet de la bourgeoisie castillane et de la monarchie.

Avec sa position pour « ouvrir les frontières » et « combattre la droite » notamment son enthousiasme pour la supercherie des « villes sanctuaires » du Parti démocrate l’IG attribue un caractère progressiste à ses « propres » impérialistes américains et leurs pairs européens. Pour l’IG, les souffrances des réfugiés syriens ne sont qu’une couverture hypocrite pour sa ligne sociale-impérialiste. En ce qui concerne la Syrie, l’IG refuse de prendre, de manière conséquente, la position léniniste qu’un revers militaire pour Washington, même causé par les égorgeurs de l’État islamique, coïnciderait avec les intérêts de la classe ouvrière mondiale. En changeant constamment de position sans jamais le reconnaître, ces centristes visqueux se sont faits les avocats des supplétifs locaux de Washington, comme les nationalistes kurdes de l’YPG/PYD.

Fidèle à son centrisme, l’Internationalist Group appelle à l’indépendance du Québec, héritage que Norden nous a soutiré. Ils établissent quand même les limites d’une telle « indépendance » : « La Ligue pour la Quatrième Internationale combat pour l’indépendance du Québec dans le cadre d’une fédération d’États ouvriers de l’Amérique du Nord » (The Internationalist, mai 2012), c’est-à-dire : sous le capitalisme pas d’indépendance, et pas de république ouvrière indépendante non plus. De plus, même s’il argumente comme le bon roi Salomon contre tous les privilèges nationaux dans ses quelques articles en français sur le Québec, l’IG est opposé à la loi 101 au Québec, ce qui est une manière de défendre l’assimilation forcée des Québécois.

Quant à Porto Rico, l’IG est pour l’indépendance « que cela plaise ou non » aux masses portoricaines, comme Norden l’a écrit alors qu’il était rédacteur en chef de WV. Le fait que l’IG fasse preuve d’un tel mépris pour la volonté nationale des Portoricains va de pair avec sa politique paternaliste pro-impérialiste. Donc, pour l’IG, les Américains blancs impérialistes peuvent décider pour les Portoricains du sort de leur nation sans qu’ils aient à se soucier de leur volonté.

Dans sa polémique « Spartacist League : les arpenteurs socialistes » (The Internationalist, janvier 2017), l’IG nous accuse de chauvinisme vis-à-vis des autochtones américains pour notre position sur l’oléoduc Dakota Access (DAPL) c’est-à-dire que, en tant que marxistes, nous ne devons ni nous opposer au DAPL ni le soutenir, car nous ne conseillons pas la bourgeoisie sur sa politique économique. L’IG, par contre, met sur un pied d’égalité la défense des autochtones américains et le soutien à toutes leurs revendications concernant leurs terres ancestrales, argumentant qu’il serait raisonnable de demander de retourner entièrement à la superficie énoncée dans le traité de 1851 de Fort Laramie ce qui est une position libérale et une utopie réactionnaire de retour à la terre, une ligne qui embrasse l’écologisme anti-oléoduc et le traditionalisme autochtone (qui sont actuellement en tandem politique). C’est aussi un déni de l’histoire coloniale de l’Amérique du Nord qui a brutalement détruit et remplacé la société aborigène préexistante par l’économie capitaliste.

Nous reconnaissons qu’on ne peut pas revenir en arrière sur la destruction des sociétés tribales marquée par des siècles de violences indescriptibles, de traités déchirés et de saisies de terres. Engels écrivait dans une lettre de 1893 :

« Mais l’histoire est bien la plus cruelle des déesses : elle guide son char triomphal sur des montagnes de cadavres, non seulement dans la guerre mais aussi en temps de développement “pacifique” de l’économie. Et nous, hommes et femmes, nous sommes hélas si sots que nous ne pouvons jamais trouver le courage nécessaire à des progrès véritables à moins d’y être poussés par des souffrances qui dépassent presque toute mesure. »

Traduit par nos soins

Il faut une révolution ouvrière pour briser le système capitaliste raciste américain et fournir la base matérielle nécessaire pour remédier à la pauvreté des autochtones et des autres populations opprimées. Un gouvernement ouvrier offrira à la population autochtone le choix de s’intégrer volontairement dans une société égalitaire ou, dans la mesure du possible, d’avoir l’autonomie pour ceux qui le désirent.

La Bolshevik Tendency

Notre propagande sur le Québec s’est fortement améliorée après 1995. Mais, comme le disait la motion des camarades de Montréal à la Conférence canadienne de novembre 2016 : « De 1975 à 1995, la section n’avait pas un programme léniniste sur la question nationale. » Cet héritage anglo-chauvin est fièrement défendu par la « Bolshevik Tendency » (BT), organisation douteuse et obsédée par le mensonge grotesque que nous avons un « culte du leader » autour de Jim Robertson. Ce groupe a été formé par des renégats de notre organisation et il est dirigé par le sociopathe Bill Logan qui avait joué un rôle de premier plan dans l’élaboration de notre programme chauvin sur le Québec, ainsi que par Tom Riley qui défend fièrement ce chauvinisme. Déjà en 1999, la BT avait publié une brochure (« Marxism & the Quebec National Question ») où elle se réclamait de notre histoire d’avant 1995. Qu’elle la garde ! Ce groupe, qui reflète d’ailleurs les pires tares de notre organisation, représente effectivement la véritable continuité de notre politique anglo-chauvine. C’était en fait une faiblesse centrale de nos polémiques contre la BT après 1995 d’avoir refusé d’admettre que ce programme était véritablement leur héritage, en créant une fausse distinction entre notre politique d’avant 1995 et la leur. Faire autrement nous aurait forcés à reconnaître le caractère anglo-chauvin de notre politique de l’époque.

La BT est carrément réactionnaire dans sa défense de l’unité de l’État canadien. Ses accusations comme quoi notre ligne en faveur de l’indépendance revient à une position menchévique-stalinienne de « révolution par étape » ne sont qu’une très mince couverture du fait que, dans la logique de ce groupe, tout appel à l’indépendance pour une nation opprimée revient à une trahison. En fait c’est la BT anglo-chauvine qui embrasse la bourgeoisie raciste anglophone et qui défend la collaboration de classe.

Malgré notre position formellement correcte sur l’indépendance, les arguments comme quoi celle-ci permettrait « d’enlever la question nationale de l’ordre du jour » dans le but de la « révolution socialiste nord-américaine » impliquaient que nous étions pour l’indépendance seulement sous le capitalisme, ce qui prêtait le flanc aux arguments malhonnêtes de la BT. Maintenant, après cette bataille et notre changement de ligne sur les lois linguistiques, il est certain que ces charlatans vont nous accuser de capituler au nationalisme québécois. Pour notre part, nous serons heureux de donner une crise de nerfs à Logan, Riley et compagnie quand nous les attaquerons avec nos arguments en faveur de la République ouvrière du Québec !


XIII. Varia

La question agraire

Cette Conférence accueille favorablement les critiques d’un camarade sur la question agraire en Colombie dans l’article de WV no 1105 (10 février 2017). Dans les pays néocoloniaux, cette question est centrale à l’application concrète de la révolution permanente et elle touche aussi la question nationale. En Colombie, les grands propriétaires fonciers possèdent plus de 50 % des terres arables alors que les paysans pauvres, qui représentent 75 % de ceux qui possèdent des terres, n’en détiennent qu’environ 10 %. Le besoin d’une révolution agraire est criant mais l’article est méprisant sur la question paysanne.

La question de la paysannerie est complexe et différente selon le pays, et elle doit être considérée concrètement dans chaque cas. Ce qui est programmatiquement approprié au Mexique n’est pas nécessairement vrai en Colombie. Nous ne sommes pas en mesure de prendre une décision maintenant sur les questions posées. Il faut prêter plus d’attention à cette question dans l’Internationale et continuer la discussion.

 

Spartacist édition française nº 43

SpF nº 43

Été 2017

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Introduction au document de conférence

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La bataille contre l’Hydre chauvine

Document de la Septième Conférence internationale de la Ligue communiste internationale (quatrième-internationaliste)

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Correction : Sur le Bangladesh et la guerre indo-pakistanaise de 1971