Déclaration de principes et quelques éléments de programme

Ligue communiste internationale (quatrième-internationaliste)

1. La révolution socialiste mondiale et la Ligue communiste internationale (quatrième-internationaliste)

La Ligue communiste internationale (quatrième-internationaliste) est une tendance prolétarienne, révolutionnaire et internationaliste. Elle s’engage à construire des partis léninistes, sections nationales d’une internationale centraliste-démocratique dont le but est de mener la classe ouvrière à la victoire par des révolutions socialistes partout dans le monde.

Le prolétariat est le seul qui puisse, en s’emparant du pouvoir politique et en détruisant le capitalisme en tant que système mondial, créer les conditions permettant d’éliminer l’exploitation et de résoudre la contradiction entre l’accroissement des forces productives de l’économie mondiale et les barrières de l’Etat-nation. Le capitalisme a depuis longtemps survécu à son rôle historique progressiste de créateur d’une économie industrielle moderne. Pour préserver leur pouvoir, les classes capitalistes nationales doivent exploiter les divisions nationales, ethniques et raciales qui s’intensifient depuis la destruction de l’Union soviétique. Les puissances impérialistes et les blocs rivaux, de plus en plus hostiles les uns aux autres, sont obligés d’opprimer les peuples des anciennes colonies et ceux qui ploient encore sous le joug colonial, d’appauvrir les masses dans le monde entier et de se lancer continuellement dans des guerres pour préserver et se repartager les marchés mondiaux, afin de contenir la baisse du taux de profit et d’essayer d’écraser la lutte révolutionnaire des ouvriers partout où elle éclate. Dans ses ultimes et frénétiques tentatives de maintenir son pouvoir de classe, la bourgeoisie n’hésitera pas à plonger l’humanité dans l’holocauste nucléaire ou dans une oppression dictatoriale d’une férocité sans précédent.

D’un autre côté, la victoire du prolétariat à l’échelle mondiale mettrait une abondance matérielle encore inimaginée au service des besoins de l’humanité, créerait les conditions permettant d’éliminer les classes, d’éradiquer l’inégalité sociale basée sur le sexe et d’abolir la signification même, au niveau social, de race, de nation et d’ethnie. Pour la première fois, l’humanité saisira les rênes de l’histoire et contrôlera la société, sa propre création, ce qui se traduira par une émancipation du potentiel humain dépassant ce qu’on peut imaginer aujourd’hui et par un bond en avant monumental de la civilisation. C’est alors seulement qu’il sera possible de réaliser le libre développement de chaque individu, condition du libre développement de tous. Comme le disait Isaac Deutscher dans son discours, «De l’Homme Socialiste» (1966) :

«Nous ne soutenons pas que le socialisme puisse résoudre tous les problèmes de la race humaine. Nous luttons tout d’abord contre les problèmes qui sont créés par l’homme et que l’homme peut résoudre. Trotsky parlait ainsi des trois tragédies dont souffrait l’humanité : la faim, le sexe et la mort. La faim est l’adversaire dont le marxisme et le mouvement ouvrier moderne relèvent le défi [...]. Oui, le sexe et la mort poursuivront encore l’Homme Socialiste; mais nous sommes convaincus qu’il sera mieux équipé que nous pour leur faire face.»

2. La crise de la direction prolétarienne

Le succès ou l’échec de la classe ouvrière dans son combat pour arracher la victoire dépend de l’organisation et de la conscience des masses en lutte, c’est-à-dire de la direction révolutionnaire. Le parti révolutionnaire est l’arme indispensable à la victoire des travailleurs.

La bourgeoisie a le monopole des moyens de répression armée; elle domine au moyen d’un appareil politique et bureaucratique, elle a d’énormes richesses et des relations; elle contrôle l’enseignement, les masse-médias et toutes les autres institutions de la société capitaliste. Face à une telle force, un Etat ouvrier ne peut être mis en place que par un prolétariat pleinement conscient de ses tâches, organisé pour les mettre en oeuvre et déterminé à défendre ses conquêtes contre la violence contre-révolutionnaire de la bourgeoisie.

La classe ouvrière, en acquérant une conscience politique, cesse d’être simplement une classe en soi et devient une classe pour soi, consciente de sa tâche historique de prendre le pouvoir d’Etat et de réorganiser la société. Cette conscience n’apparait pas spontanément au cours des luttes de classe quotidiennes des ouvriers; elle doit être apportée aux ouvriers par le parti révolutionnaire. C’est donc la tâche du parti révolutionnaire de transformer le prolétariat en une force politique à la hauteur de sa tâche, en lui inculquant la conscience de sa situation réelle, en l’instruisant sur les leçons historiques de la lutte de classe, en le trempant par des luttes de plus en plus profondes, en détruisant ses illusions, en armant sa volonté révolutionnaire et sa confiance en lui-même, et en organisant le renversement de toutes les forces qui font obstacle à la conquête du pouvoir. Une classe ouvrière consciente c’est la force déterminante de l’histoire.

La tâche de forger un parti d’avant-garde et d’affûter son tranchant révolutionnaire en préparation des inévitables crises révolutionnaires s’avère encore plus indispensable à l’époque impérialiste. Comme l’a souligné Trotsky dans l’Internationale communiste après Lénine (1928) :

«Le caractère révolutionnaire de l’époque ne consiste pas à permettre, à chaque instant, de réaliser la révolution, c’est-à-dire de prendre le pouvoir. Ce caractère révolutionnaire est assuré par de profondes et brusques oscillations, par des changements fréquents et brutaux [...]. C’est seulement de ce caractère que se déduit la pleine signification de la stratégie révolutionnaire par opposition à la tactique. C’est de lui également que découle le nouveau sens du parti et de sa direction. [...] Maintenant, chaque nouvelle brusque variation de la situation politique vers la gauche remet la décision entre les mains du parti révolutionnaire. S’il laisse passer le moment critique où la situation change, celle-ci se transforme en son contraire. En de telles circonstances, le rôle de la direction du parti prend une importance exceptionnelle. Les paroles de Lénine, selon lesquelles deux ou trois journées peuvent décider du sort de la révolution internationale, ne pouvaient être comprises au temps de la IIe Internationale. A notre époque, au contraire, elles n’ont eu que trop de confirmations négatives, à l’exception d’Octobre.»

3. Nous sommes le parti de la Révolution russe

La Révolution russe d’Octobre 1917 a sorti la doctrine marxiste de la révolution prolétarienne du domaine de la théorie et lui a donné corps en créant une société dans laquelle le pouvoir appartient à ceux qui travaillent, sous la forme de la dictature du prolétariat. Cette révolution prolétarienne dirigée par le Parti bolchévique en Russie n’était pas faite seulement pour la Russie. Les marxistes révolutionnaires considéraient que la Révolution russe était le début d’une lutte nécessairement internationale du mouvement ouvrier contre le règne du capital au niveau mondial. Les bolchéviks de Lénine ont brisé la chaîne capitaliste à son maillon le plus faible, conscients que si la révolution prolétarienne ne s’étendait pas aux principales puissances capitalistes, la plus immédiate étant l’Allemagne, une dictature du prolétariat isolée ne pouvait pas survivre longtemps.

Les occasions furent nombreuses, mais les nouveaux partis révolutionnaires ailleurs qu’en Russie étaient trop jeunes, c’est-à-dire trop faibles et manquant trop de maturité politique pour les exploiter. En Europe, particulièrement en Allemagne, la social-démocratie s’est mise au service de ses maîtres bourgeois, les aidant à restabiliser leur ordre et se joignant à eux dans leur hostilité à la révolution d’Octobre. Ailleurs, dans les nations et les régions moins développées, c’est le nationalisme qui fut le principal obstacle et la principale force idéologiques contre le bolchévisme.

La pression de l’encerclement impérialiste, les ravages causés dans la classe ouvrière russe par la guerre civile et le long isolement de la Révolution russe ont permis à une couche bureaucratique dirigée par Staline d’usurper le pouvoir politique dans une contre-révolution politique en 1923-1924, que Trotsky a appelée le «Thermidor soviétique». Bien que reposant sur les formes de propriété prolétariennes de l’Etat ouvrier dégénéré soviétique et tirant d’elles ses privilèges, la bureaucratie stalinienne n’était pas irrévocablement déterminée à les défendre. La «théorie» du «socialisme dans un seul pays» de Staline était l’expression des intérêts nationalement limités de la bureaucratie du Kremlin et a transformé l’Internationale communiste d’instrument de la révolution mondiale en nouvel obstacle à celle-ci.

Le «socialisme dans un seul pays» de Staline allait à l’encontre des principes fondamentaux du marxisme. Le Manifeste du parti communiste (1848) se conclut par «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !» Les révolutions de 1848 ont annoncé l’ère moderne : la bourgeoisie fit cause commune avec la réaction contre le prolétariat qu’elle percevait déjà comme une menace pour le régime capitaliste. Comme l’a écrit Engels dans ses «Principes du communisme» (1847) :

«XIX : Cette révolution se fera-t-elle dans un seul pays ?

«Non. La grande industrie, en créant le marché mondial, a déjà rapproché si étroitement les uns des autres les peuples de la terre, et notamment les plus civilisés, que chaque peuple dépend étroitement de ce qui se passe chez les autres. Elle a, en outre, unifié dans tous les pays civilisés le développement social à tel point que, dans tous ces pays, la bourgeoisie et le prolétariat sont devenus les deux classes les plus importantes de la société, et que l’antagonisme entre ces deux classes est devenu aujourd’hui l’antagonisme fondamental de la société. La révolution communiste, par conséquent, ne sera pas une révolution purement nationale [...] Elle est une révolution universelle; elle aura, par conséquent, un terrain universel.»

En lutte contre l’opportunisme nationaliste de Staline, l’Opposition de gauche de Trotsky était fondée sur le programme du marxisme authentique qui a animé la Révolution bolchévique. L’Opposition de gauche a combattu pour préserver et étendre les acquis de la Révolution russe qui avaient été trahis mais pas encore détruits. Dans sa remarquable analyse de la dégénérescence de la Révolution russe, de la double nature de la bureaucratie stalinienne et des contradictions explosives de la société soviétique (la Révolution trahie, 1936), Trotsky montrait clairement quel était le choix : «Le fonctionnaire finira-t-il par dévorer l’Etat ouvrier ou la classe ouvrière réduira-t-elle le fonctionnaire à l’incapacité de nuire ?» L’avertissement prophétique de Trotsky a été confirmé, et péniblement, par la négative.

La doctrine anti-internationaliste du «socialisme dans un seul pays» a conduit à de désastreux zigzags allant des aventures ultragauches à la collaboration de classes. Trotsky a qualifié Staline de «fossoyeur» des luttes révolutionnaires à l’étranger, depuis la deuxième Révolution chinoise de 1925-1927 et la grève générale britannique de 1926 jusqu’à l’Allemagne, où le PC, tout autant que les sociaux-démocrates, ont laissé Hitler arriver au pouvoir sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. C’est dans le contexte de la trahison allemande, puis de la codification par le Comintern de la ligne explicitement antirévolutionnaire de construction de fronts populaires, qui s’est le plus pleinement exprimée dans l’étranglement criminel de la Révolution espagnole par les staliniens, que les trotskystes organisèrent la Quatrième Internationale, fondée en 1938.

L’économie planifiée de l’Union soviétique (et plus tard des Etats ouvriers bureaucratiquement déformés qui émergèrent ailleurs sur le modèle stalinien) a prouvé, dans la période de développement rapide, sa supériorité sur l’anarchie capitaliste. Mais la pression implacable, sur le marché mondial, de l’encerclement économique continu par le mode de production capitaliste toujours dominant, a été inexorable du fait que la révolution ne s’est pas étendue internationalement. Trotsky a écrit dans la Révolution trahie :

«La question posée par Lénine : “Qui l’emportera ?”, est celle du rapport des forces entre l’URSS et le prolétariat révolutionnaire du monde d’une part, les forces intérieures hostiles et le capitalisme mondial de l’autre [...]. L’intervention armée est dangereuse. L’intervention des marchandises à bas prix, venant à la suite des armées capitalistes, serait infiniment plus dangereuse.»

La faiblesse organisationnelle de la Quatrième Internationale, le manque de racines profondes dans le prolétariat, l’incapacité et la désorientation théoriques après la Deuxième Guerre mondiale ont fortement contribué à la rupture de continuité politique avec le programme de la Quatrième Internationale de Trotsky. Du fait que les cadres trotskystes à travers l’Europe avaient été décimés par la répression fasciste et stalinienne, et que les trotskystes avaient été massacrés au Vietnam et emprisonnés en Chine, des pays dans lesquels l’Opposition de gauche avait trouvé des bases significatives de soutien, le mouvement s’est trouvé dépouillé de ses cadres expérimentés à un moment crucial.

L’expansion du pouvoir stalinien en Europe de l’Est après la guerre a posé au mouvement trotskyste un nouveau défi programmatique face auquel l’«orthodoxie» de pure forme n’était pas suffisante pour se défendre. Suite à une chaîne ininterrompue de défaites et de trahisons, depuis la Chine (1927) et l’Allemagne (1933) jusqu’à la guerre civile espagnole, et les purges staliniennes meurtrières, l’existence de l’Union soviétique se trouvait en grave danger. L’Armée rouge a vaincu Hitler malgré Staline qui, non seulement a décapité l’armée soviétique dans des purges sanglantes à la veille de la Deuxième Guerre mondiale mais qui a de surcroît saboté la défense militaire de l’Union soviétique en faisant confiance à Hitler d’abord puis aux Alliés «démocratiques».

Pourtant, la victoire de l’Armée rouge sur le fascisme a grandement rehaussé l’autorité de l’Union soviétique bureaucratiquement dégénérée, éventualité que Trotsky n’avait pas prévue. A l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, les staliniens d’Europe occidentale se sont trouvés à la tête d’organisations de masse d’ouvriers combatifs en Italie, en France et ailleurs. En même temps, dans l’Europe de l’Est occupée par l’Union soviétique, une révolution sociale sous contrôle bureaucratique expropriait la propriété capitaliste et créait une économie collectivisée, ce qui a produit des Etats ouvriers déformés sur le modèle de l’URSS sous le régime stalinien.

A la fin des années 1960 et au début des années 1970, en partie sous l’influence de la guerre du Vietnam et de l’agitation interne qui a secoué les Etats-Unis, notamment la lutte de libération des Noirs, une série de situations pré-révolutionnaires ou révolutionnaires se sont présentées en Europe – en France en 1968, en Italie en 1969, au Portugal en 1974-1975. Ces situations étaient les meilleures occasions de révolution prolétarienne qui se soient présentées dans les pays capitalistes avancés depuis la période qui a immédiatement suivi la Deuxième Guerre mondiale. Et encore une fois, ce sont les partis communistes pro-Moscou qui ont réussi à sauver l’ordre bourgeois mis à mal dans ces endroits. C’est là que le rôle contre-révolutionnaire des partis staliniens occidentaux a démesurément contribué à la destruction ultérieure de l’Union soviétique. La restabilisation de l’ordre bourgeois dans les Etats impérialistes occidentaux au milieu des années 1970 a immédiatement été suivie d’une nouvelle offensive de guerre froide contre le bloc soviétique.

La bureaucratie stalinienne soviétique – dans une situation où le prolétariat ne se battait pas pour le pouvoir – devait tôt ou tard se tourner vers le «socialisme de marché», lequel, comme l’apaisement de l’impérialisme américain en Afghanistan et sa complicité active dans la restauration du capitalisme dans toute l’Europe de l’Est, a ouvert grand les vannes à la contre-révolution capitaliste dans l’ex-Union soviétique en 1991-1992. Le prolétariat, privé de direction, n’a pas résisté et cela a sonné le glas de l’Etat ouvrier.

La «Révolution iranienne» de 1979 a ouvert une période d’ascendance politique de l’islam dans le monde historiquement musulman; ce développement a contribué à la destruction contre-révolutionnaire de l’Union soviétique, et a en retour été puissamment renforcé par celle-ci. La prise du pouvoir par Khomeiny en Iran, et sa consolidation, ont constitué une défaite semblable à l’écrasement du prolétariat allemand par Hitler en 1933, même si cela s’est accompli à une échelle locale plus restreinte. Avec notre mot d’ordre de «A bas le Shah ! Pas de soutien aux mollahs !» et l’attention que nous avons portée en particulier à la question femmes («Non au voile !»), nous, tendance spartaciste internationale (TSI), nous sommes trouvés en totale oppo sition à la capitulation du reste de la gauche devant la réaction dirigée par les mollahs.

La préservation du pouvoir prolétarien dépend essentiellement de la conscience et de l’organisation politiques de la classe ouvrière. Une fois que Staline avait physiquement liquidé l’aile révolutionnaire des bolchéviks, toute continuité avec les traditions de la révolution d’Octobre avait été systématiquement expurgée de la mémoire de la classe ouvrière. Dans la conscience des masses soviétiques, imprégnée par la propagande nationaliste russe débitée par Staline, la Deuxième Guerre mondiale a fini par supplanter la révolution d’Octobre comme l’événement marquant de l’histoire de l’Union soviétique. En fin de compte, Staline et ses héritiers ont réussi à incruster leur vision nationaliste dans l’esprit des peuples soviétiques; on en est venu à dénigrer l’internationalisme prolétarien comme une obscure «hérésie trotskyste» d’«exportation de la révolution» ou bien alors, il a été cyniquement vidé de son contenu.

La classe ouvrière soviétique, atomisée, sans aucune direction anticapitaliste, sans aucune conscience de classe socialiste cohérente et consistante, et sceptique quant à la possibilité de la lutte de classe dans les pays capitalistes, ne s’est pas mobilisée pour résister à la contre-révolution capitaliste qui la lésait. Et, comme l’a observé Trotsky dans l’Internationale communiste après Lénine : «Si une armée en situation critique capitule devant l’ennemi sans combattre, cet effondrement remplace parfaitement “une bataille décisive”, en politique comme à la guerre.»

Dans Spartacist (édition française, no26, printemps 1991), avec les documents de Joseph Seymour, «Sur l’effondrement des régimes staliniens en Europe de l’Est» et d’Albert St. John «Pour la clarté marxiste et pour aller de l’avant», ainsi que dans la brochure spartaciste d’août 1993 How the Soviet Workers State Was Strangled [Comment l’Etat ouvrier soviétique a été étranglé], nous avançons une analyse de la crise terminale du stalinisme. Comme noté dans le document de Seymour :

«Au cours de son long combat contre la bureaucratie stalinienne, Trotsky a envisagé un certain nombre de chemins différents que la restauration du capitalisme en Union soviétique pourrait prendre [...]. Trotsky a utilisé l’expression “dérouler en sens inverse le film du réformisme” pour polémiquer contre ceux qui, se déclarant de gauche, soutenaient que le régime de Staline avait déjà transformé l’URSS en Etat bourgeois par un processus graduel et organique – du bernsteinisme à l’envers. [...] L’opinion de Trotsky selon laquelle dans l’URSS de Staline une contre-révolution capitaliste, ainsi qu’une révolution politique prolétarienne, entraînerait une guerre civile était un pronostic, pas un dogme. Ce pronostic se basait sur la résistance de la classe ouvrière, et non sur la résistance d’éléments conservateurs de l’appareil bureaucratique. Voici comment la question est posée dans la Révolution trahie. [...] L’élément décisif est la conscience de la classe ouvrière soviétique, qui n’est pas statique mais au contraire affectée par d’innombrables facteurs changeants, sur les plans intérieur et international.»

Et comme l’a observé St. John :

«A la différence de l’économie bourgeoise anarchique, l’économie socialiste planifiée ne s’édifie pas automatiquement mais consciemment. Par conséquent, écrit Trotsky, “la marche vers le socialisme est inséparable du pouvoir d’Etat, qui veut le socialisme ou qui est contraint de le vouloir” [«L’Etat ouvrier, Thermidor et bonapartisme», 1935]. Ainsi, conclut-il, sans l’intervention d’une avant-garde prolétarienne consciente, l’effondrement du régime politique stalinien mènerait infailliblement à la liquidation de l’économie planifiée et au rétablissement de la propriété privée.»

La «question russe» a été la question politique déterminante du XXe siècle et la pierre de touche pour les révolutionnaires. Nous, trotskystes, sommes restés à notre poste et nous nous sommes battus pour préserver et étendre les acquis révolutionnaires de la classe ouvrière alors que toutes les autres tendances de la planète ont capitulé devant la pression idéologique de l’anticommunisme impérialiste. Notre défense de l’URSS s’est par-dessus tout exprimée dans notre combat pour de nouvelles révolutions d’Octobre partout dans le monde.

Les réformistes et les centristes de toutes sortes ont aussi une responsabilité dans la destruction contre-révolutionnaire de l’Union soviétique. Ils se sont alignés derrière leurs gouvernants capitalistes contre l’URSS, y compris en soutenant tous les mouvements réactionnaires, depuis Solidarność en Pologne jusqu’aux égorgeurs intégristes en Afghanistan. Les conséquences dévastatrices de la contre-révolution soviétique dans le monde entier démolissent aussi, sur le plan théorique, les théories antimarxistes selon lesquelles la bureaucratie stalinienne était «capitaliste d’Etat», ce qui voudrait dire que la contre-révolution soviétique n’aurait été qu’un déplacement d’une forme de capitalisme à une autre.

Le triomphe de Boris Eltsine et des forces de restauration capitaliste en août 1991 a été un événement pivot dans la détermination du destin de l’Union soviétique, mais la liquidation définitive de la révolution d’Octobre n’était pas une conclusion décidée d’avance. Les spartacistes ont diffusé dans toute l’Union soviétique plus de 100.000 exemplaires en russe de notre article «Ouvriers soviétiques : écrasez la contre-révolution de Bush-Eltsine !» d’août 1991. Dans cet article, nous écrivions qu’il aurait fallu que des mobilisations ouvrières balayent la racaille contre-révolutionnaire sur les barricades d’Eltsine pour ouvrir ainsi la voie à la révolution politique prolétarienne. Nous avons appelé à la révolution politique pour écraser la restauration capitaliste et remettre le prolétariat soviétique au pouvoir politique. Il n’y a que ceux qui étaient sous l’emprise de l’idéologie capitaliste ou qui en tirent des avantages matériels qui étaient pressés de mettre une croix sur l’Union soviétique à ce moment-là. C’est l’absence de résistance de la part d’une classe ouvrière qui avait été trahie et démobilisée par des décennies de domination stalinienne et de répression féroce, qui a été le facteur déterminant dans la destruction de l’Etat ouvrier soviétique.

Notre défense de l’URSS ne se limitait pas à notre programme pour l’URSS : défense militaire inconditionnelle contre l’impérialisme et la contre-révolution interne; révolution politique prolétarienne pour chasser la bureaucratie et ramener l’URSS sur la voie de Lénine et Trotsky. Elle s’est également exprimée dans notre défense militaire inconditionnelle de la Révolution vietnamienne; dans notre opposition à la campagne de Solidarnosc sponsorisée par Wall Street et le Vatican pour renverser l’Etat ouvrier déformé polonais; dans notre appel : «Salut à l’Armée rouge en Afghanistan ! Etendez les acquis sociaux de la révolution d’Octobre aux peuples afghans !»; dans notre intervention active pour la réunification révolutionnaire de l’Allemagne.

L’histoire annonce ses verdicts avec fracas. La victoire de la contre-révolution dans l’ex-URSS est une défaite sans précédent pour les travailleurs du monde entier; elle altère fondamentalement le paysage politique de cette planète. N’ayant plus à craindre le contrepoids de la puissance militaire soviétique, l’impérialisme américain annonce un «monde dominé par une seule superpuissance», qui foule aux pieds les peuples semi-coloniaux depuis le Golfe arabo-persique jusqu’à Haïti. S’ils ne sont plus la puissance économique incontestée du monde impérialiste, les Etats-Unis n’en gardent pas moins l’avantage de leur puissance militaire meurtrière, même s’ils préfèrent souvent camoufler leur terreur sous la feuille de vigne «humanitaire» du «repaire de brigands» que sont les Nations Unies (c’est ainsi que Lénine décrivait la Société des Nations [SDN], prédécesseur de l’ONU). Mais les impérialismes rivaux, allemand et japonais en particulier, qui ne sont plus retenus par l’unité antisoviétique, se ruent pour satis faire leur soif de contrôle sur les marchés mondiaux en même temps qu’ils développent leur puissance militaire. On voit, dans les conflits opposant les blocs commerciaux régionaux rivaux, se préciser les alignements de futures guerres. Face à l’intensification des rivalités interimpérialistes nous réaffirmons : «L’ennemi principal est dans notre propre pays !»

En jetant un regard rétrospectif sur la période d’avant la Première Guerre mondiale, on trouve beaucoup de parallèles avec le monde de «l’après-guerre froide» d’aujourd’hui. Et comme la question de nouveaux conflits interimpérialistes est posée, on peut s’attendre à ce que les réformistes et les centristes d’aujourd’hui agissent dans le même esprit que leurs prédécesseurs sociaux-démocrates le 4 août 1914 lorsqu’ils ont soutenu leurs bourgeoisies en période de guerre. Leur soutien à la contre-révolution en URSS était totalement dans cet esprit.

En plus de l’appauvrissement des masses en URSS, la «purification ethnique» fratricide fait rage dans les Etats capitalistes nouveaux et faibles d’Europe de l’Est et des républiques de l’ex-Union soviétique dans lesquels l’idéologie nationaliste avait pris la place du capital, inexistant, comme force motrice de la contre-révolution. L’idéologie nationaliste qui est souvent la résurgence d’antagonismes nationaux d’avant la Deuxième Guerre mondiale dans les Etats capitalistes de cette région, redevient, après la contre-révolution, le principal obstacle que les révolutionnaires doivent démolir.

En Europe occidentale, les bourgeoisies, ne voyant plus la nécessité de conjurer le «spectre du communisme» en accordant un certain nécessaire, démantèlent le filet de sécurité que constituaient les programmes sociaux. Certes le climat idéologique de la «mort du communisme» affecte la conscience du prolétariat, mais dans beaucoup de pays du monde, des combats de classe acharnés constituent une base objective pour la régénération du marxisme en tant que théorie du socialisme scientifique et de la révolution prolétarienne. Ce n’est pas le communisme, mais sa parodie, le stalinisme, qui s’est montré sans issue.

La contre-révolution victorieuse n’a pas seulement dévasté matériellement et idéologiquement le prolétariat de l’ex-Union soviétique et d’Europe de l’Est; dans toute une série de pays (par exemple l’Italie et la France) où les partis communistes avaient énormément d’influence et d’autorité sur les couches avancées de la classe ouvrière, on a voulu faire avaler au prolétariat le mensonge selon lequel «le socialisme a échoué», répandu par ces mêmes bureaucraties staliniennes qui avaient été au pouvoir dans ces Etats ouvriers déformés et qui ont supervisé leur destruction. Le Kremlin, avec la complicité des staliniens d’Allemagne de l’Est, a dirigé la contre-révolution en RDA et s’est précipité pour offrir le pays au Quatrième Reich. La bureaucratie du Kremlin sous Gorbatchev a perpétré son ultime et fatale trahison tout en déclarant que le socialisme avait été une expérience utopiste condamnée et en proclamant la supériorité du système de marché capitaliste. Le PCUS en décomposition a donné naissance à des bandes ouvertement contre-révolutionnaires dirigées par Boris Eltsine qui agissait en tant qu’agent direct de l’impérialisme US pour restaurer le capitalisme. C’est pourquoi les castes dirigeantes staliniennes et leurs co-penseurs en Occident portent une responsabilité directe dans la destruction des aspirations socialistes des couches avancées du prolétariat en Europe de l’Ouest et ailleurs.

L’affirmation de Trotsky, dans le Programme de transition de 1938, selon laquelle «la situation politique mondiale dans son ensemble se caractérise avant tout par la crise historique de la direction du prolétariat» est antérieure à la profonde régression actuelle de la conscience prolétarienne. La réalité de cette période post-soviétique ajoute une dimension nouvelle à l’observation de Trotsky. Le seul moyen de surmonter cette régression et de permettre à la classe ouvrière de devenir une classe pour soi, c’est-à-dire qui combat pour la révolution socialiste, c’est de reforger un parti léniniste-trotskyste international comme direction de la classe ouvrière. Le marxisme doit regagner l’adhésion du prolétariat.

En Chine, l’idéologie nationaliste extrême qu’encourage la bureaucratie stalinienne au pouvoir est un pont direct vers la restauration capitaliste. L’essence de la contre-révolution des «réformes de marché» en Chine, c’est que les bureaucrates cherchent à prendre part à l’exploitation et à être les partenaires des forces capitalistes, et en particulier les capitalistes chinois qui n’ont pas été détruits en tant que classe (contrairement à leurs homologues russes après Octobre 1917), et qui ont continué à opérer à Taiwan, Hong-kong, Singapour et ailleurs. La Chine a aménagé des «zones économiques spéciales» en îlots d’exploitation impérialiste et garde intacte l’économie capitaliste de Hong-kong rétrocédée; l’armée et la bureaucratie se lancent en général dans des opérations commerciales de grande envergure. A présent la bureaucratie, dont certaines couches cherchent à devenir les nouveaux exploiteurs capitalistes, envisage la destruction à grande échelle de l’industrie d’Etat, ce qui implique le démantèlement de ce qui reste de l’économie planifiée de l’Etat ouvrier déformé.

Cela ne pourra pas se faire sans briser la résistance de la classe ouvrière combative. La bureaucratie stalinienne a montré lors des événements de Tiananmen en 1989 – une révolution politique naissante – à la fois sa crainte du prolétariat et son intention de recourir à la force brutale sans s’encombrer de la «glasnost» (la «transparence» politique chère au dirigeant soviétique Gorbatchev). Le choix qui se pose à la Chine, c’est révolution politique prolétarienne ou contre-révolution capitaliste. Ce qu’il faut essentiellement c’est une direction révolutionnaire qui réintroduise la conscience de classe internationaliste qui animait les fondateurs du communisme chinois du début des années 1920. La bataille pour la révolution politique ouvrière en Chine comporte d’énormes enjeux pour les ouvriers internationalement. Son issue aura un immense impact sur les Etats ouvriers déformés qui restent (Cuba, Vietnam et Corée du Nord) et également dans les pays asiatiques tels que l’Indonésie, la Corée du Sud, la Thaïlande, la Malaisie et les Philippines, où un jeune prolétariat combatif a émergé et peut jouer un rôle important.

4. Les racines théoriques et historiques de la Ligue communiste internationale (quatrième-internationaliste)

Comme l’a décrit Trotsky dans son article de 1937 «Bolchévisme et stalinisme» : «Les époques réactionnaires comme la nôtre non seulement désagrègent et affaiblissent la classe ouvrière en isolant son avant-garde, mais abaissent également le niveau idéologique général du mouvement en rejetant la pensée politique loin en arrière, à des étapes depuis longtemps dépassées. Dans ces conditions, la tâche de l’avant-garde est avant tout de ne pas se laisser entraîner par ce reflux : elle doit aller contre le courant.» Dans cette période post-soviétique, dans laquelle le marxisme est largement assimilé, à tort, au stalinisme, on assiste à un renouveau de toutes sortes de mouvements qui vont des sympathies anarchistes à l’idéalisme antimatérialiste et au mysticisme. Comme Karl Marx l’expliquait : «La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans coeur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions» («Critique de la philosophie du droit de Hegel», 1844).

La Ligue communiste internationale se base sur le matérialisme historique et dialectique marxiste et continue les traditions révolutionnaires du mouvement ouvrier international comme par exemple le mouvement chartiste britannique des années 1840 et le parti polonais «Proletariat» (1882-1886), premier parti ouvrier de l’empire tsariste. Nous nous réclamons de l’oeuvre des révolutionnaires tels que Marx, Engels, Lénine, Trotsky, Luxemburg et Liebknecht. Nous nous inspirons surtout de l’expérience du Parti bolchévique qui a culminé dans la révolution d’Octobre de 1917, la seule révolution faite par la classe ouvrière à ce jour. Cette histoire éclaire nos origines, ce que nous cherchons à défendre et où nous voulons aller.

Nous cherchons en particulier à faire progresser les perspectives internationales et ouvrières du marxisme telles que développées en théorie et en pratique par V.I. Lénine et L.D. Trotsky. Elles sont codifiées dans les décisions des quatre premiers congrès de l’Internationale communiste, dans le Programme de transition de 1938 et dans d’autres documents clés de la Quatrième Internationale, tels que «La guerre et la Quatrième Internationale» (1934). Ces écrits sont la codification documentaire indispensable du mouvement communiste internationalement, et sont fondamentaux pour les tâches révolutionnaires de notre organisation.

En cette époque de décadence capitaliste avancée, nous autres communistes qui avons comme but la conquête du pouvoir d’Etat par le prolétariat et la reconstruction de la société sur une nouvelle base socialiste égalitaire, sommes en même temps les défenseurs les plus conséquents des idéaux des Lumières et des acquis de la révolution bourgeoise : nous combattons avec intransigeance pour les libertés démocratiques-bourgeoises – pour le droit de porter des armes; pour l’abolition de la monarchie et de tous les privilèges aristocratiques; pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat; contre l’imposition de l’intégrisme religieux comme programme politique; nous défendons le droit d’expression et d’assemblée contre les empiétements de l’Etat bourgeois; nous sommes contre les «punitions» barbares telles que la peine de mort; pour l’égalité juridique pour les femmes et les minorités.

Nous sommes également d’intransigeants défenseurs des droits prolétariens tels que décrits dans la brochure de James Burnham, «The People’s Front – The New Betrayal» [Le front populaire : la nouvelle trahison] (1937) : «Il y a, sous la démocratie bourgeoise, dans une mesure ou une autre, un troisième groupe de droits qui ne sont pas du tout, à proprement parler, des “droits démocratiques”, mais plutôt des droits prolétariens. Ce sont des droits comme celui d’ériger des piquets, de faire grève et de s’organiser. L’origine historique de ces droits se trouve dans chaque cas, dans la lutte indépendante du prolétariat contre la bourgeoisie et l’Etat bourgeois.»

Nous nous inspirons aussi de l’oeuvre de James P. Cannon, dirigeant du Parti communiste américain des premières années qui fut gagné au trotskysme au moment du Sixième Congrès du Comintern. Il s’est battu pour cristalliser une formation trotskyste, au sein du Parti communiste au départ, et pour l’enraciner dans la lutte de la classe ouvrière. Cannon fut un des principaux fondateurs du Socialist Workers Party (SWP). Son combat pour construire un parti prolétarien, pour forger une direction collective léniniste du parti (rejetant le fractionnisme permanent du PC à ses débuts et s’opposant aux intrigues cliquistes qui faisaient des ravages, par exemple parmi les trotskystes français) et sa bataille en 1939-1940 contre l’opposition petite-bourgeoise dans le SWP (Shachtman et Burnham) qui a abandonné le trotskysme sur la question russe – voilà l’héritage que la LCI revendique.

Cannon a combattu le courant révisionniste pabliste qui a émergé dans le mouvement trotskyste de l’après Deuxième Guerre mondiale, même s’il ne l’a fait que partiellement et essentiellement sur son propre terrain national. Dans nos documents fondamentaux (voir en particulier «Genèse du pablisme», Spartacist édition française no4, octobre 1974), tout en critiquant vivement les erreurs des antipablistes, nous sommes de leur côté dans cette bataille cruciale pour la survie du trotskysme. Ce qui caractérise le pablisme, c’est surtout qu’il nie la nécessité d’une direction révolutionnaire et qu’il s’adapte aux directions staliniennes, social-démocrates et nationalistes petites-bourgeoises existantes. Après la création des Etats ouvriers déformés en Europe de l’Est, Pablo avait prédit «des siècles d’Etats ouvriers déformés» et prétendu que les partis staliniens pouvaient «adopter une orientation approximativement révolutionnaire».

Mal équipés pour expliquer l’extension du stalinisme, Cannon et les trotskystes orthodoxes ont d’abord cherché à repousser les conclusions liquidationnistes en niant la réalité (par exemple, en refusant de reconnaître jusqu’en 1955 que la Chine était un Etat ouvrier déformé). Cannon s’est battu contre la conception de Pablo qui niait que le prolétariat était la seule classe capable de transformer la société et qu’il fallait un parti d’avant-garde trotskyste. Mais cette lutte n’a jamais été réellement et pleinement menée jusqu’au bout internationalement. C’est toujours la négation que le prolétariat doit jouer le rôle central qui est derrière toutes les expérimentations (en général par personnes interposées) qu’a avancées Pablo (et plus tard Ernest Mandel) en matière de révisionnisme (par exemple la «voie guérilliste» ou les étudiants en tant que «nouvelle avant-garde de masse»).

La Ligue communiste internationale a son origine dans la Spartacist League/US qui débuta en tant que Revolutionary Tendency [Tendance révolutionnaire] dans le SWP; elle se basait essentiellement sur le document intitulé «Perspectives mondiales pour le socialisme» (1961) publié par la Socialist Labour League britannique et sur deux documents de la Revolutionary Tendency : In Defense of a Revolutionary Perspective [En défense d’une perspective révolutionnaire] (1962) et particulièrement Toward Rebirth of the Fourth International [Vers la renaissance de la Quatrième Internationale] (1963), ce dernier document avait été soumis à la conférence du SWP de 1963. Au cours de sa conférence fondatrice en 1966, la Spartacist League/US adopta une Déclaration de principes (cf. Spartacist édition française, no7, 1974) dont s’inspire la présente Déclaration de principes internationale. La Ligue communiste internationale, en contribuant à la clarification théorique du mouvement marxiste et en s’efforçant de reforger les armes organisationnelles dont les ouvriers ont besoin, maintient les principes prolétariens révolutionnaires du marxisme et les introduit auprès de l’avant-garde de la classe ouvrière.

«De par sa nature, l’opportunisme est nationaliste, puisqu’il repose sur les besoins locaux et temporaires du prolétariat et non sur ses tâches historiques [...]. L’unité internationale n’est pas pour nous une façade décorative, mais l’axe même de nos positions théoriques et de notre politique» (Léon Trotsky, «The Defense of the Soviet Union and the Opposition» [La défense de l’Union soviétique et l’Opposition], 1929). Dès ses débuts, alors qu’elle n’était constituée que d’une petite poignée de jeunes trotskystes bureaucratiquement exclus du SWP, la Spartacist League a orienté sa perspective et son action vers la renaissance de la Quatrième Internationale et contre l’américano-centrisme.

En 1974, la Déclaration pour l’organisation d’une tendance trotskyste internationale fut adoptée, constituant formellement la tendance spartaciste internationale. Ce document attaquait vivement les pratiques fédératives non bolchéviques de nos concurrents pseudo-trotskystes, le SWP, le Secrétariat unifié et le Comité international de Gerry Healy qui, tous, se cachaient derrière le tigre en papier qu’était la loi Voorhis américaine notoirement antidémocratique, pour se soustraire à la pratique de l’internationalisme léniniste révolutionnaire. Au contraire, la TSI (prédécesseur de la LCI) a déclaré ouvertement qu’elle serait régie par le principe du centralisme démocratique international.

La première conférence internationale déléguée en 1979 élut un comité exécutif international. Depuis lors, la LCI a remporté de modestes succès dans l’extension internationale de notre tendance en Amérique latine et en Afrique du Sud, ainsi que dans d’autres pays en Europe et en Asie. Cette extension internationale joue un rôle vital de contrepoids face aux pressions déformantes dues au fait que notre section la plus importante doit opérer dans le climat politique des Etats-Unis, relativement réactionnaire depuis pas mal de temps.

En 1989, la TSI est devenue la Ligue communiste internationale (quatrième-internationaliste).

Le stalinisme a traîné le drapeau du communisme dans la boue; il a systématiquement dénaturé tous les principes fondamentaux et tous les termes marxistes, et ceux qui assimilent encore le progrès à l’idée du communisme sont relativement peu nombreux. Mais les exactions du capitalisme impérialiste provoquent à nouveau une haine subjective élémentaire de l’oppression parmi les millions d’exploités dans le monde entier. L’absence de direction communiste authentique est vivement ressentie par beaucoup et on peut avancer le programme de l’internationalisme léniniste et avoir un impact important.

Les investissements par les impérialistes dans quelques pays du «tiers-monde» à bas salaires ont créé des concentrations prolétariennes dans des zones jusque-là peu propices à des conflits majeurs entre travail et capital. Dans nos efforts pour étendre davantage notre parti au-delà des pays occidentaux avancés, nous cherchons à inculquer à notre internationale le courage de bolchéviks tels que Koté Zinzadzé :

«Il a fallu des conditions tout à fait particulières comme le tsarisme, l’illégalité, les prisons et les déportations, une lutte de longues années contre les mencheviks et, surtout, l’expérience de trois révolutions, pour éduquer des militants comme Koté Zinzadzé. [...] Les Partis communistes d’Occident n’ont pas encore éduqué des militants du type Zinzadzé. C’est là leur faiblesse principale qui est déterminée par des raisons historiques, mais qui n’en est pas moins une faiblesse. L’Opposition de gauche des pays occidentaux ne fait pas exception à cet égard et il faut bien qu’elle s’en rende compte.»

– Léon Trotsky, Devant la tombe fraîche de Koté Zinzadzé, 7 janvier 1931

5. Le caractère international de la révolution socialiste

L’expérience historique a montré qu’on ne peut arriver au socialisme qu’en passant par la création d’un double pouvoir qui culmine dans la destruction de l’Etat capitaliste et la victoire de l’Etat ouvrier et le développement d’un nouvel ordre social. Les appareils policier, militaire, bureaucratique, juridique et politique de l’ordre ancien ne peuvent pas être réformés pour servir les intérêts du prolétariat : ils doivent être détruits et remplacés par la dictature du prolétariat – un gouvernement ouvrier basé sur les conseils ouvriers et soutenu par la force armée du prolétariat. Cet Etat se défendrait contre les tentatives contre-révolutionnaires de la classe dominante déposée voulant reprendre le pouvoir; il réorganiserait aussi l’économie sur des bases rationnelles. Au fur et à mesure que la base économique des classes sociales se réduirait, l’Etat ouvrier assumerait de plus en plus une fonction purement administrative, pour finalement disparaître avec l’avènement du communisme sans classes. Mais pour réaliser ce but il faut détruire l’impérialisme capitaliste en tant que système mondial et créer une division socialiste du travail au niveau mondial.

Le caractère international de la classe ouvrière lui donne potentiellement une énorme supériorité sur la bourgeoisie, car le capitalisme fonctionne avec des méthodes anarchiques qui opposent les classes capitalistes nationales les unes aux autres et qui créent constamment de nouvelles inégalités et de nouvelles crises. Pour que cette supériorité devienne réalité, le prolétariat a besoin d’un parti international qui unifie le prolétariat au-delà des divisions nationales et autres et qui coordonne les luttes interdépendantes des ouvriers de tous les pays. La révolution peut ne commencer que dans un seul pays, mais toute victoire partielle ne sera assurée que si la révolution s’étend aux autres pays et que l’organisation socialiste de l’économie domine finalement le monde. Nous combattons pour reforger la Quatrième Internationale, parti mondial de la révolution socialiste, dont le programme et les buts restent aussi valides aujourd’hui qu’ils l’étaient à sa fondation en 1938.

Un parti léniniste ne se construit pas simplement par recrutement linéaire, mais dans un processus de scissions, sur des bases programmatiques pour se séparer des opportunistes, et de fusions, avec des éléments révolutionnaires qui rompent avec le centrisme. Il doit y avoir, surtout lorsque les fusions traversent les frontières nationales, une période de mise à l’épreuve approfondie pour s’assurer qu’il y a un accord politique fondamental solide. Ce que nous cherchons, c’est rassembler les groupes dont la perspective est de faire de nouvelles révolutions d’Octobre – rien d’autre, rien de moins.

6. Le rôle d’avant-garde de la classe ouvrière dans la défense de tous les opprimés

Ce qui est central dans la perspective marxiste du socialisme mondial, c’est le rôle d’avant-garde de la classe ouvrière, avec en particulier le poids déterminant du prolétariat des pays industrialisés. La classe ouvrière est la seule à avoir la puissance sociale de libérer l’humanité de l’oppression et à être contrainte par un intérêt objectif clair de le faire. N’ayant aucun intérêt dans le maintien de l’ordre bourgeois, son énorme puissance repose sur son rôle dans la production, son nombre et son organisation.

La domination d’une petite poignée de capitalistes ne se maintient qu’à cause de la division de la classe ouvrière et de sa confusion quant à sa vraie situation. Aux Etats-Unis, la bourgeoisie a réussi à exploiter de profondes divisions dans le prolétariat, d’abord religieuses et ethniques puis raciales. Les ouvriers noirs qui font partie d’une caste opprimée de race et de couleur, subissent une double oppression et il leur faut des modes de lutte spéciaux (par exemple des organisations transitoires telles que les labor/black struggle leagues [ligues ouvrières-noires de combat]). La classe ouvrière ne transcende ces divisions que dans la lutte et cela reste toujours très réversible. Le socialisme ne sera réalisé aux Etats-Unis que si les ouvriers noirs et blancs luttent ensemble sous la direction d’une avant-garde révolutionnaire multiraciale.

La question noire aux Etats-Unis a été déterminée par l’histoire particulière de ce pays : l’esclavage, le fait que le Sud esclavagiste ait été vaincu par le capitalisme industriel du Nord dans la Guerre civile [dite «de sécession»], et la trahison par la bourgeoisie des promesses d’égalité de la «Reconstruction radicale», trahison qui a mené à la ségrégation raciste des Noirs malgré l’intégration économique des travailleurs noirs dans le prolétariat, au bas de l’échelle. La ségrégation forcée des Noirs, qui est partie intégrante du capitalisme américain, a rencontré de la résistance de la part des masses noires à chaque fois qu’elles ont pu entrevoir la possibilité de lutter. C’est pourquoi notre programme pour les Etats-Unis est l’intégrationnisme révolutionnaire, c’est-à-dire l’intégration totale des Noirs dans une Amérique socialiste égalitaire – et la «libération des Noirs par la révolution socialiste».

Le capitalisme moderne, c’est-à-dire l’impérialisme, qui s’étend dans tous les recoins de la planète, importe dans le prolétariat, au plus bas de l’échelle, au cours de la lutte des classes et en fonction des besoins de l’économie, de nouvelles sources de main-d’oeuvre meilleur marché, surtout des immigrés venant de régions du monde plus pauvres et moins développées, des ouvriers qui ont peu de droits et dont on considère qu’on peut plus facilement se débarrasser en périodes de récession économique. Ainsi le capitalisme crée continuellement de nouvelles couches parmi les ouvriers; en même temps, il rassemble et mélange les ouvriers de nombreux pays différents. Partout, les capitalistes, avec la complicité des opportunistes de l’aristocratie ouvrière, essaient d’empoisonner la conscience et la solidarité de classe parmi les ouvriers en fomentant des divisions religieuses, nationales et ethniques. L’avant-garde prolétarienne se trouve ainsi confrontée à la tâche nécessaire de lutter pour l’unité et l’intégrité de la classe ouvrière contre le chauvinisme et le racisme.

Aujourd’hui, le racisme anti-immigrés est le cri de ralliement de la droite raciste, et ceci constitue un test décisif pour le mouvement ouvrier et la gauche, tant en Europe occidentale qu’en Afrique du Sud ou en Asie de l’Est. La LCI lutte contre les expulsions et pour les pleins droits de citoyenneté pour tous les immigrés ! Pour des mobilisations des ouvriers et des minorités pour arrêter les fascistes ! Pour des détachements ouvriers d’autodéfense ! Pour des milices ouvrières multiraciales-multiethniques contre la violence intercommunautaire !

Les démagogues fascistes se nourrissent du chômage, de la misère et de l’insécurité endémiques au système capitaliste. La terreur fasciste et les attaques gouvernementales contre les immigrés et autres minorités opprimées ne peuvent être efficacement combattues que dans une perspective de renversement du système capitaliste et son remplacement par une économie collectivisée et planifiée au niveau international. Comme l’a écrit Trotsky en 1930 quand, sous l’impact de la crise économique de 1929, le parti nazi émergeait et commençait à réellement menacer de prendre le pouvoir en Allemagne : «Etats-Unis soviétiques d’Europe, voilà le seul mot d’ordre correct apportant une solution au morcellement de l’Europe, qui menace non seulement l’Allemagne mais aussi l’Europe entière d’une décadence économique et culturelle totale» («Le tournant de l’Internationale communiste et la situation en Allemagne», 26 septembre 1930).

L’oppression des femmes, des jeunes, des minorités et de toutes les couches opprimées doit être analysée et traitée dans chaque pays pour trouver le point d’application le plus favorable du levier marxiste. Comme Lénine l’a écrit dans Que faire ? (1902) : «[...] le social-démocrate ne doit pas avoir pour idéal le secrétaire de trade-union, mais le tribun populaire sachant réagir contre toute manifestation d’arbitraire et d’oppression, où qu’elle se produise, quelle que soit la classe ou la couche sociale qui ait à en souffrir, sachant généraliser tous ces faits pour en composer un tableau d’ensemble de la violence policière et de l’exploitation capitaliste, sachant profiter de la moindre occasion pour exposer devant tous ses convictions socialistes et ses revendications démocratiques, pour expliquer à tous et à chacun la portée historique et mondiale de la lutte émancipatrice du prolétariat.»

La LCI combat pour la libération des femmes par la révolution socialiste. Dans les pays à développement capitaliste retardataire, l’oppression aiguë et la dégradation des femmes est profondément enracinée dans la «tradition» précapitaliste et l’obscurantisme religieux. Dans ces pays, le combat contre l’oppression des femmes est par conséquent une force motrice de la lutte révolutionnaire. La condition féminine dans les pays capitalistes les plus avancés, tout en étant bien différente, montre les limites de la liberté et du progrès social sous le capitalisme; les révolutionnaires sont les défenseurs les plus conséquents des droits démocratiques élémentaires des femmes tels que l’avortement libre et gratuit, et «à travail égal, salaire égal». Le climat social réactionnaire aggravé par l’effondrement de l’Union soviétique et la campagne concertée pour démanteler la protection sociale des masses, «l’Etat-providence», ont fait remonter en flèche les préjugés arriérés antisexe, antifemmes et antihomosexuels. Nous nous opposons à toutes les lois contre les «crimes sans victimes», y compris celles qui criminalisent l’homosexualité ou toute autre activité sexuelle consensuelle, la prostitution et l’usage de la drogue.

L’oppression des femmes, la plus ancienne inégalité sociale de l’histoire de l’humanité, remonte au début de la propriété privée et existera tant que ne sera pas abolie la société de classes. L’institution sociale fondamentale qui opprime les femmes est la famille : sa fonction, à savoir élever la génération suivante, doit être remplacée, et le travail ménager des femmes doit être accompli par des institutions collectives dans une société socialiste. Le travail spécifique des bolchéviks parmi les femmes pour les gagner à la cause socialiste, comme nous l’avons décrit dans les premiers numéros de la revue Women and Revolution [Femmes et révolution] publiée par la SL/US, est un modèle pour nous.

Nous luttons contre toute manifestation d’injustice bourgeoise, mais nous nous opposons au sectoralisme qui nie la possibilité d’une prise de conscience transcendant l’expérience individuelle de l’oppression, et nous nous battons pour unir l’avant-garde de toutes les couches opprimées derrière le prolétariat dans la lutte pour le socialisme.

Place à la jeunesse ! La lutte pour gagner une nouvelle génération de jeunes aux principes et au programme du trotskysme est un élément essentiel pour la construction du parti révolutionnaire prolétarien international. Cela implique non seulement de lutter pour recruter de jeunes ouvriers mais aussi de faire un travail parmi les étudiants. Les étudiants, qui sont une couche particulièrement instable de l’intelligentsia petite-bourgeoise, peuvent jouer un rôle actif dans les milieux politiques radicalisés aussi bien de gauche que de droite. Nous cherchons à gagner les étudiants au camp de la classe ouvrière, conscients, comme Lénine, qu’un parti révolutionnaire se construit par la fusion entre des intellectuels déclassés et les couches les plus avancées du prolétariat. Les jeunes sont aussi les premiers à servir de chair à canon dans les guerres et autres aventures militaires des capitalistes au pouvoir. Notre opposition à l’armée bourgeoise et à la conscription est aux antipodes de celle des pacifistes ou des petits-bourgeois qui cherchent à se faire exempter d’une obligation imposée à la jeunesse ouvrière de beaucoup de pays. Nous y allons avec notre classe dans le but de gagner les soldats prolétariens au programme et aux objectifs de la révolution communiste. Dans une situation révolutionnaire, nous savons qu’il est crucial pour la victoire prolétarienne de scissionner l’armée de conscription sur des lignes de classe.

Par notre travail dans la jeunesse, nous cherchons à recruter et à entraîner les futurs cadres du parti révolutionnaire en créant des organisations transitoires de jeunesse qui soient à la fois organisationnellement indépendantes et politiquement subordonnées au parti révolutionnaire.

7. La base bourgeoise du révisionnisme

Dans la mesure où la conscience révolutionnaire n’est pas celle qui domine parmi les ouvriers, leur conscience est déterminée par l’idéologie de la classe dirigeante. Objectivement le capitalisme domine grâce à la puissance du capital, à son monopole sur les moyens de répression, et son contrôle sur toutes les institutions sociales existantes. Il préfère cependant, lorsque cela est possible, régner avec le «consentement» des masses grâce à la prédominance de l’idéologie bourgeoise chez les opprimés, en créant des illusions et dissimulant sa véritable nature meurtrière. Le nationalisme, le patriotisme, le racisme et la religion pénètrent dans les organisations ouvrières essentiellement par l’intermédiaire des «lieutenants ouvriers» petits-bourgeois : les bureaucraties syndicales parasitaires, social-démocrates ou issues du stalinisme, qui s’appuient sur les couches supérieures privilégiées de la classe ouvrière. S’ils ne sont pas remplacés par des directions révolutionnaires, ces réformistes réduiront les organisations ouvrières à l’impuissance au point qu’elles ne pourront plus lutter pour les besoins économiques des ouvriers sous la démocratie bourgeoise. Ils peuvent même aller jusqu’à les laisser détruire par le fascisme triomphant.

Dans son ouvrage de 1916 intitulé l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine a expliqué les bases matérielles de l’opportunisme de la bureaucratie ouvrière :

«Les profits élevés que tirent du monopole les capitalistes d’une branche d’industrie parmi beaucoup d’autres, d’un pays parmi beaucoup d’autres, etc., leur donnent la possibilité économique de corrompre certaines couches d’ouvriers, et même momentanément une minorité ouvrière assez importante, en les gagnant à la cause de la bourgeoisie de la branche d’industrie ou de la nation considérées et en les dressant contre toutes les autres. Et l’antagonisme accru des nations impérialistes aux prises pour le partage du monde renforce cette tendance. Ainsi se crée la liaison de l’impérialisme avec l’opportunisme [...]. Les gens les plus dangereux à cet égard sont ceux [tel le menchévik Martov] qui ne veulent pas comprendre que, si elle n’est pas indissolublement liée à la lutte contre l’opportunisme, la lutte contre l’impérialisme est une phrase creuse et mensongère.»

La dégénérescence et la capitulation de certaines tendances au sein du mouvement marxiste ont beaucoup contribué au maintien de la domination impérialiste. Maintes et maintes fois des courants nominalement marxistes qui se sont soumis aux pressions de la société bourgeoise ont été poussés vers le révisionnisme, processus qui consiste à rejeter la conclusion fondamentale du marxisme selon laquelle l’Etat est un instrument de domination de classe. Le révisionnisme bernsteinien, le menchévisme, le stalinisme et sa variante maoïste – tous sont des illustrations de ce processus qui constitue un pont vers les pratiques ouvertement réformistes. Au niveau mondial, en plus des staliniens et des sociaux-démocrates, il y a aussi les nationalistes et ceux qui sont politiquement religieux qui travaillent d’arrache-pied pour faire dérailler les luttes de la classe ouvrière.

Le centrisme est un courant du mouvement ouvrier qui est programmatiquement hétérogène et théoriquement amorphe, et qui revêt de nombreuses nuances dans l’éventail politique qui va du marxisme au réformisme, et de l’internationalisme révolutionnaire au social-patriotisme opportuniste. Comme l’a noté Trotsky dans son article de 1934, «Le centrisme et la Quatrième Internationale» :

«Pour un marxiste révolutionnaire, la lutte contre le réformisme est maintenant presque totalement remplacée par la lutte contre le centrisme. [...] La lutte contre les opportunistes cachés ou masqués doit être transférée principalement dans le domaine des conclusions pratiques à partir de prémisses révolutionnaires.»

Dans les situations de lutte de classes intense, les prétendants centristes, qui font partie de la chaîne syphilitique qui maintient la classe bourgeoise en place, deviennent à la fois plus dangereux et plus vulnérables à la confrontation révolutionnaire. L’avant-garde révolutionnaire trotskyste se développera aux dépens de nos opposants centristes, ou vice-versa. Le résultat de cette confrontation entre le marxisme et le centrisme jouera un rôle central dans l’issue finale : le succès ou l’échec de la révolution.

Ce sont les performances lamentables de la social-démocratie et du stalinisme qui ont généré un renouveau de l’anarchisme, une idéologie antimarxiste basée sur l’idéalisme démocratique radical, que le marxisme révolutionnaire des bolchéviks avait rendue moribonde au cours des premières années de ce siècle. De même aujourd’hui, on assiste à un renouveau de sympathie pour le «syndicalisme» antipolitique parmi les militants ouvriers imputable au dégoût provoqué par l’attitude de tous les vieux parlementaires «socialistes»; mais si on retourne à la lutte économique «pure», tout ce qui se produit c’est que les luttes combatives se consument en vain, sans vraiment mettre en question les traîtres réformistes.

8. La lutte contre la guerre impérialiste

Dans son document de 1934, «La guerre et la Quatrième Internationale», Léon Trotsky a codifié le programme d’opposition prolétarienne internationaliste aux guerres que le capitalisme décadent engendre inévitablement. Comme il l’a noté : «La transformation de la guerre impérialiste en guerre civile constitue la tâche stratégique générale à laquelle devrait être subordonné l’ensemble du travail d’un parti prolétarien pendant la guerre.» Dans les guerres interimpérialistes comme la Première ou la Deuxième Guerre mondiale, et dans d’autres guerres entre deux Etats capitalistes à développement relativement égal, notre principe fondamental est le défaitisme révolutionnaire : opposition implacable au massacre capitaliste et reconnaissance que la défaite de sa propre bourgeoisie est un moindre mal. Comme l’a dit Wilhelm Liebknecht, «Pas un sou, pas un homme» pour le militarisme bourgeois.

Dans les guerres de déprédation impérialiste contre les nations coloniales, semi-coloniales ou dépendantes, le devoir du prolétariat de tous les pays est d’aider les nations opprimées contre les impérialistes, tout en maintenant une complète indépendance politique vis-à-vis des forces nationalistes bourgeoises et petites-bourgeoises.

Le prolétariat doit défendre militairement et inconditionnellement les Etats ouvriers déformés de Chine, du Vietnam, de Corée du Nord et de Cuba contre l’impérialisme. Notre position découle du caractère de classe prolétarien de ces Etats, incarné dans les rapports de propriété collectivisée – propriété nationalisée, économie planifiée, monopole du commerce extérieur et des banques, etc. – créés par les révolutions sociales qui ont détruit le capitalisme. En dépit des déformations bureaucratiques de ces Etats, nous les défendons inconditionnellement contre l’ennemi de classe, c’est-à-dire que cela ne dépend pas du renversement préalable des bureaucraties staliniennes. Notre défense ne dépend pas non plus des circonstances et des causes immédiates du conflit.

Pousser à la guerre impérialiste est un trait inhérent au système capitaliste. Aujourd’hui, les idéologues de la «mondialisation» répandent la notion fausse selon laquelle, dans cette période post-soviétique, les intérêts rivaux des Etats-nations concurrents ont été transcendés. Ce n’est qu’une resucée de la théorie de l’« ultra-impérialisme» de Karl Kautsky. Comme l’a écrit Lénine dans l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme :

«Comparez à cette réalité, à la variété prodigieuse des conditions économiques et politiques, à la disproportion extrême dans la rapidité du développement des différents pays, etc., à la lutte acharnée que se livrent les Etats impérialistes, la petite fable bébête de Kautsky sur l’ultra-impérialisme “pacifique”. [...] Le capital financier d’Amérique et des autres pays, qui partageait paisiblement le monde entier avec la participation de l’Allemagne, par exemple dans le Syndicat international du Rail ou le Trust international de la Marine marchande, ne procède-t-il pas maintenant à un repartage sur la base des nouveaux rapports de forces, qui changent d’une façon absolument non pacifique ? »

9. La question nationale et le droit de toutes les nations à l’autodétermination

Comme Trotsky l’a écrit dans «La guerre et la IVe Internationale»(10 juin 1934) :

«Ayant utilisé la nation pour son développement, le capitalisme n’a nulle part, dans aucune région du monde, pleinement résolu le problème national.»

Le droit à l’autodétermination s’applique à toutes les nations. La lutte pour l’autodétermination des nations opprimées, par la direction du prolétariat, est un instrument puissant pour briser l’emprise des dirigeants nationalistes petits-bourgeois sur les masses. La LCI se réclame de la polémique de Lénine (Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, février-mai 1914) dans laquelle Lénine affirme : «Les intérêts de la classe ouvrière et de sa lutte contre le capitalisme exigent une solidarité complète et la plus étroite unité des ouvriers de toutes les nations; ils exigent qu’une riposte soit infligée à la politique nationaliste de la bourgeoisie de quelque nationalité que ce soit.»

Nous sommes d’accord avec Lénine lorsqu’il dit : «[...] pour combattre [l’exploitation] avec succès, il faut que le prolétariat soit étranger à tout nationalisme, que les prolétaires soient pour ainsi dire entièrement neutres dans la lutte de la bourgeoisie des différentes nations pour la suprématie. Le moindre appui accordé par le prolétariat d’une nation quelconque aux privilèges de “sa” bourgeoisie nationale provoquera inévitablement la défiance du prolétariat de l’autre nation, affaiblira la solidarité internationale de classe des ouvriers, les désunira pour la plus grande joie de la bourgeoisie. Or, nier le droit de libre détermination ou de séparation conduit inévitablement, dans la pratique, à soutenir les privilèges de la nation dominante.»

Cependant, lorsqu’une revendication particulière d’autodétermination, qui est une revendication démocratique, va à l’encontre de questions de classe ou des besoins généraux de la lutte de classe, nous nous opposons à son application. Comme Lénine l’a observé dans «Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes» (juillet 1916) : «Les différentes revendications de la démocratie, y compris le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, ne sont pas un absolu, mais une parcelle de l’ensemble du mouvement démocratique (aujourd’hui : socialiste) mondial. Il est possible que, dans certains cas concrets, la parcelle soit en contradiction avec le tout; elle est alors à rejeter.» Lénine soutint fortement le droit de la Pologne à l’autodétermination, argumentant contre d’autres socialistes révolutionnaires tels que Rosa Luxemburg. Mais dans le contexte particulier de la Première Guerre mondiale, Lénine déclara : «Les social-démocrates polonais ne peuvent lancer actuellement le mot d’ordre de l’indépendance de la Pologne, car, en tant que prolétaires internationalistes, les Polonais ne peuvent rien faire sous ce rapport sans tomber, comme les “fracs” [sociaux-chauvins], dans une plate servilité à l’égard d’une des monarchies impérialistes.»

En ce qui concerne l’interpénétration de deux ou plusieurs peuples revendiquant le même territoire, la LCI se base sur la pratique et l’expérience des bolchéviks, en particulier la discussion sur l’Ukraine durant le Deuxième Congrès de l’Internationale communiste. C’est à partir de cela que nous avons développé notre position concernant le Moyen-Orient, Chypre, l’Irlande du Nord et l’ex-Yougoslavie. Dans ces situations, dans le système capitaliste – dans lequel le pouvoir d’Etat est nécessairement dominé par une seule nation – le droit démocratique à l’autodétermination nationale ne peut pas s’exercer pour un peuple sans violer les droits nationaux de l’autre. Par conséquent, ces conflits ne peuvent pas être équitablement résolus dans un cadre capitaliste. La condition préalable à une solution démocratique c’est de balayer toutes les bourgeoisies de la région.

10. La révolution coloniale, la Révolution permanente et la «voie guérilliste»

L’expérience depuis la Deuxième Guerre mondiale a totalement validé la théorie trotskyste de la Révolution permanente selon laquelle à l’époque impérialiste, la révolution démocratique-bourgeoise ne peut être réalisée que par une dictature du prolétariat appuyée par la paysannerie. Ce n’est que sous la direction du prolétariat révolutionnaire que les pays coloniaux et semi-coloniaux peuvent obtenir une vraie émancipation nationale. Pour ouvrir la voie au socialisme il faut étendre la révolution aux pays capitalistes avancés.

La révolution d’Octobre elle-même a réfuté la conception menchévique que la révolution se ferait par étapes; les menchéviks ont proposé un bloc politique avec le parti libéral des Cadets pour mettre la bourgeoisie au pouvoir. «L’idée menchéviste de l’alliance du prolétariat avec la bourgeoisie signifiait en fait la subordination aux libéraux des ouvriers aussi bien que des paysans.[...] En 1905, les menchéviks n’eurent pas encore le courage de tirer toutes les conclusions inéluctables de leur théorie de la révolution “bourgeoise”. En 1917, ils poussèrent leurs idées jusqu’au bout et se rompirent le cou» (Trotsky, «Trois conceptions de la révolution», août 1939, OEuvres, tome 21).

Les bolchéviks de Lénine étaient plus proches de la position de Trotsky en ce sens qu’ils insistaient sur le fait que la bourgeoisie russe était incapable de diriger une révolution démocratique. Les bolchéviks argumentaient pour une alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie, qui culminerait vers la «dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie», mot d’ordre défectueux qui projetait un Etat défendant les intérêts de deux classes différentes. En 1917, après la révolution de Février, il a fallu une âpre lutte au sein du Parti bolchévique pour que la ligne des «Thèses d’Avril» de Lénine pour la dictature du prolétariat l’emporte. Cependant, le fait que le Parti bolchévique n’ait pas reconnu de façon explicite la confirmation, par la révolution d’Octobre, de la justesse de la théorie de la Révolution permanente de Trotsky et n’ait pas rejeté de manière explicite la «dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie» a servi, par la suite, aux forces qui se faisaient passer pour «la vieille garde» bolchévique (par exemple, Staline) à attaquer Trotsky, la théorie de la Révolution permanente, et les prémisses et les implications révolutionnaires internationalistes de la Révolution bolchévique.

Trotsky a écrit dans son introduction du 29 mars 1930 à l’édition allemande de la Révolution permanente :

«Voulant exposer les motifs économiques de l’internationalisme, Staline ne fait, en réalité, que motiver le socialisme national. Il n’est pas vrai que l’économie mondiale ne représente que la simple somme de fractions nationales similaires. Il n’est pas vrai que les traits spécifiques ne soient qu’un “supplément aux traits généraux”, une sorte de verrue sur la figure. En réalité, les particularités nationales forment l’originalité des traits fondamentaux de l’évolution mondiale.»

Et dans la Révolution permanente (30 novembre 1929), Trotsky a expliqué :

«Dans les conditions de l’époque impérialiste, la révolution démocratique nationale ne peut être victorieuse que si les rapports sociaux et politiques d’un pays sont mûrs pour porter au pouvoir le prolétariat en qualité de chef des masses populaires. Et si les choses n’en sont pas encore arrivées à ce point ? Alors la lutte pour la libération nationale n’aboutira qu’à des résultats incomplets, dirigés contre les masses travailleuses. [...]

«Un pays colonial ou semi-colonial arriéré dont le prolétariat n’est pas suffisamment préparé pour grouper autour de lui la paysannerie et pour conquérir le pouvoir est de ce fait même incapable de mener à bien la révolution démocratique. »

Le caractère partiel des révolutions anticapitalistes dans le monde colonial nous conduit à réaffirmer le concept marxiste-léniniste que le prolétariat est la seule force sociale capable de faire la révolution socialiste. La LCI s’oppose fondamentalement à la théorie maoïste, dont les racines se trouvent dans le menchévisme et le réformisme stalinien, et qui rejette le rôle d’avant-garde de la classe ouvrière et lui substitue la guerre de guérilla basée sur la paysannerie, comme voie vers le socialisme.

La Ligue communiste internationale a contribué au développement de la théorie marxiste avec son analyse du stalinisme sur la question de la Révolution cubaine (cf. la brochure de la LTF, «Pour la révolution politique ! Les Etats ouvriers déformés et la théorie marxiste.») qui, rétrospectivement, jeta la lumière sur les révolutions yougoslave et chinoise. A Cuba, un mouvement petit-bourgeois a effectivement, dans des circonstances exceptionnelles (une classe ouvrière qui ne luttait pas pour le pouvoir social en son propre nom, une bourgeoisie nationale qui avait fui, l’encerclement impérialiste hostile et le secours apporté par l’Union soviétique), renversé la vieille dictature de Batista puis finalement détruit les rapports de propriété capitalistes. Mais le castrisme (ou tout autre mouvement de guérilla basé sur la paysannerie) ne peut pas mener la classe ouvrière au pouvoir politique.

Dans les circonstances historiques les plus favorables qui puissent se concevoir, la paysannerie petite-bourgeoise n’a été capable de créer qu’un Etat ouvrier bureaucratiquement déformé, c’est-à-dire un Etat de même ordre que celui qui a émergé de la contre-révolution politique de Staline en Union soviétique, un régime antiouvrier qui a bloqué les possibilités d’extension de la révolution sociale en Amérique latine et en Amérique du Nord, et qui a empêché Cuba d’aller plus avant vers le socialisme. Pour mettre la classe ouvrière au pouvoir politique et ouvrir la voie au développement socialiste il faut, en plus, une révolution politique dirigée par un parti trotskyste. Etant donné que l’Etat ouvrier soviétique dégénéré a été détruit et que par conséquent il n’y a plus de puissance vers qui se tourner face à l’encerclement impérialiste, l’étroite ouverture historique dans laquelle les forces petites-bourgeoises ont pu renverser le régime capitaliste local s’est refermée, ce qui met en relief la perspective trotskyste de la Révolution permanente.

11. Le front populaire : pas une tactique mais le plus grand des crimes

De l’Espagne en 1936 au Chili en 1973, des situations mûres pour la révolution prolétarienne ont été dévoyées par le mécanisme du front populaire, qui lie les exploités à leurs exploiteurs, et ouvre la voie aux dictatures fascistes et bonapartistes. Comme le déclarait Léon Trotsky : «Endormant les ouvriers et les paysans par des illusions parlementaristes, paralysant leur volonté de lutte, le Front populaire crée les conditions favorables pour la victoire du fascisme. La politique d’alliance avec la bourgeoisie doit être payée par la classe ouvrière d’années de souffrances et de sacrifices, sinon de dizaines d’années de terreur fasciste» («Post-scriptum aux thèses sur la nouvelle montée», juillet 1936).

Comme Lénine et Trotsky, la LCI s’oppose par principe à toute coalition avec les partis capitalistes (des «fronts populaires») que ce soit dans le gouvernement ou dans l’opposition, et nous sommes contre voter pour les partis ouvriers dans les fronts populaires. Les gouvernements parlementaires formés par les partis ouvriers réformistes (définis comme «partis ouvriers-bourgeois» par Lénine) sont des gouvernements capitalistes qui gèrent l’Etat capitaliste (par exemple, les divers gouvernements travaillistes en Grande-Bretagne). Dans les cas où un parti ouvrier réformiste de masse se présente comme représentant des intérêts de la classe ouvrière indépendamment des partis de la bourgeoisie et contre eux, il peut être approprié pour les révolutionnaires d’appliquer la tactique du soutien critique («comme la corde soutient le pendu»). Ce soutien électoral critique a pour but, pour les révolutionnaires, d’exacerber les contradictions entre la base prolétarienne et la direction procapitaliste. Mais l’alliance avec des formations politiques non prolétariennes même petites (telles que les libéraux ou les «Verts» entichés d’écologie en Occident, ou les nationalistes bourgeois) sert de garantie au programme bourgeois, et supprime ces contradictions.

Le «front unique anti-impérialiste» est la forme particulière que prend le plus souvent la collaboration de classes dans les pays coloniaux et ex-coloniaux, depuis la liquidation du Parti communiste chinois dans le Guomindang de Chiang Kai-shek dans les années 1920 jusqu’aux décennies de prostration de la «gauche» sud-africaine devant le Congrès national africain (ANC) dont les dirigeants sont devenus les hommes de paille du néo-apartheid capitaliste, soutenu par l’impérialisme. Aujourd’hui, en Amérique latine, c’est essentiellement le nationalisme «anti-Yankee» qui sert à fourvoyer les ouvriers combatifs et les paysans insurgés et les pousse à placer leurs espoirs dans les bourgeois «radicaux». La voie vers la libération, c’est le programme de la Révolution permanente de Trotsky et non leschimères reposant sur la bourgeoisie de son propre pays opprimé, bourgeoisie arriérée et dépendante de l’impérialisme.

12. Le parti révolutionnaire : son programme, son organisation et sa discipline

«La révolution prolétarienne ne peut triompher sans le Parti, à l’encontre du Parti ou par un succédané de Parti.» (Léon Trotsky, les Leçons d’Octobre, 1924). Nous nous efforçons de construire le parti révolutionnaire, l’instrument qui apporte la conscience politique au prolétariat, et cherchons à devenir la principale force offensive et directrice qui va permettre à la classe ouvrière de faire et de consolider la révolution socialiste. Notre objectif c’est d’être un état-major révolutionnaire dont les cadres dirigeants sont formés et éprouvés dans la lutte des classes. Le parti se bat pour conquérir la direction de la classe sur la base de son programme et de sa détermination révolutionnaire; il cherche à comprendre le passé dans son ensemble pour évaluer la situation actuelle. Sa tâche est de reconnaître le moment révolutionnaire lorsqu’il se présente, et d’y répondre avec audace, quand les forces du prolétariat sont le plus confiantes et le mieux préparées et que les forces de l’ordre ancien sont le plus démoralisées et désorganisées. Un tel parti révolutionnaire cristallise l’aspiration des masses à obtenir leur liberté; il symbolise leur volonté révolutionnaire et sera l’instrument de leur victoire.

Comme l’a écrit Trotsky dans le Programme de transition :

«La tâche stratégique de la prochaine période – période pré-révolutionnaire d’agitation, de propagande et d’organisation – consiste à surmonter la contradiction entre la maturité des conditions objectives de la révolution et la non-maturité du prolétariat et de son avant-garde (désarroi et découragement de la vieille génération, manque d’expérience de la jeune). Il faut aider les masses, dans le processus de leurs luttes quotidiennes, à trouver le pont entre leurs revendications actuelles et le programme de la révolution socialiste. Ce pont doit consister en un système de revendications transitoires, partant des conditions actuelles et de la conscience actuelle de larges couches de la classe ouvrière et conduisant invariablement à une seule et même conclusion : la conquête du pouvoir par le prolétariat.»

Le parti d’avant-garde doit accorder la même attention consciente à la question de la direction du parti que celle qu’il accorde à la lutte pour la conscience des ouvriers avancés. Dans «Les erreurs des éléments droitiers de la Ligue dans la question syndicale» (4 janvier 1931), Trotsky écrivait :

«Quelles que soient les sources sociales et les causes politiques des fautes et des déviations opportunistes, idéologiquement, elles se ramènent toujours à une compréhension erronée du parti révolutionnaire, de ses relations avec les autres organisations prolétariennes et avec la classe toute entière.»

Le front unique est une tactique clé, particulièrement durant les périodes instables, qui permet à la fois de mobiliser massivement dans la lutte pour une revendication commune et de renforcer l’autorité du parti d’avant-garde dans la classe. La formule «marcher séparément, frapper en semble» signifie : des actions unitaires pour défendre les intérêts des ouvriers tout en donnant l’occasion de confronter des opinions concurrentes dans le contexte d’une expérience politique commune.

La tactique communiste du front unique permet à l’avant-garde de proposer une action commune à d’autres organisations par ailleurs hostiles. Elle est diamétralement opposée au «front unique à la base» avancé par les staliniens durant la «troisième période», qui consistait à chercher l’unité avec les militants «de la base» contre leurs dirigeants, renforçant ainsi les barrières organisationnelles et empêchant l’action commune. Dans un front unique il faut une pleine «liberté de critique» – c’est-à-dire que les participants doivent avoir la possibilité d’avancer leurs propres mots d’ordre et leur propre propagande.

Une des manières caractéristiques de contourner sa tâche révolutionnaire, c’est de faire des blocs de propagande : c’est-à-dire de subordonner le programme prolétarien à celui des opportunistes au nom de «l’unité». La conception du «front unique stratégique» remplit une fonction similaire. Elle transforme le front unique en une «coalition» qu’on espère permanente sur un programme au plus petit dénominateur commun. A l’opposé de toutes ces combines, le parti révolutionnaire ne peut se construire sans un combat pour la clarté politique et sans démasquer inlassablement les forces réformistes et surtout centristes.

La LCI se revendique des principes et de ce qu’a accompli l’International Labor Defense (ILD), la branche américaine du Secours rouge international fondé par le Comintern des premières années. Nous cherchons à continuer la tradition établie par l’ILD d’un travail de défense avec un parti pris de classe, non sectaire, et prenant fait et cause pour les intérêts de tous ceux qui se battent pour la classe ouvrière ou contre l’oppression, quelles que soient leurs idées politiques. Bien qu’utilisant tous les droits démocratiques possibles dans le système légal bourgeois, nous cherchons à organiser des protestations de masse centrées sur le mouvement ouvrier; nous comptons entièrement sur la puissance des masses et n’accordons aucune confiance à la «justice» des tribunaux bourgeois. Le plus grand obstacle au renouveau des traditions de solidarité ouvrière ce sont les sinistres pratiques des organisations staliniennes et social-démocrates : la violence dans le mouvement ouvrier, la calomnie contre les opposants et les manoeuvres manipulatrices des «groupes paravents».

La Ligue communiste internationale est gérée par le principe organisationnel du centralisme démocratique, un équilibre entre la démocratie interne et un fonctionnement discipliné. En tant qu’organisation de combat, l’avant-garde révolutionnaire doit pouvoir agir à tout moment de façon unifiée et déterminée dans la lutte des classes. Tous les militants doivent être mobilisés pour mettre en oeuvre les décisions de la majorité; l’autorité doit être centralisée dans sa direction élue, qui interprète le programme de l’organisation au niveau de la tactique. La démocratie interne permet de déterminer collectivement la ligne du parti en accord avec les besoins ressentis par la base du parti qui est la plus proche de la classe dans son ensemble. Le droit à la démocratie fractionnelle est indispensable à la vie du mouvement; l’existence même de ce droit aide à traiter et résoudre les divergences par des moyens moins absorbants.

La discipline de la Ligue communiste internationale (quatrième-internationaliste) découle de son programme et de son but, la victoire de la révolution socialiste et la libération de l’ensemble de l’humanité.

13. Nous intervenons pour changer l’histoire !

«Le marxisme n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action ». La Ligue communiste internationale (quatrième-internationaliste) est en première ligne de la lutte pour un avenir socialiste. La LCI est la seule organisation internationale qui ait actuellement une conception générale correcte de la situation mondiale et des tâches auxquelles le prolétariat mondial est confronté. La disparité entre nos effectifs réduits et la puissance de notre programme est immense. A présent, les sections de la LCI sont ou cherchent à être des groupes de propagande de combat. Notre tâche immédiate est de former et d’entraîner des cadres; de recruter les couches les plus avancées de la classe ouvrière et de la jeunesseà l’entièreté de notre programme en expliquant nos positions et en les contrastant de manière tranchante à celles de nos opposants centristes. Effectuer des regroupements révolutionnaires sur le programme de l’internationalisme léniniste c’est le moyen de résoudre la disproportion entre nos faibles forces et notre tâche.

Comme pour les bolchéviks de Lénine, notre but est de fusionner les éléments intellectuels et prolétariens, surtout en construisant des fractions communistes dans les syndicats et en s’y battant. Avec de la propagande littéraire, on peut former les premiers cadres mais on ne peut pas rassembler l’avant-garde prolétarienne qui ne vit ni dans un cercle, ni dans une salle de classe, mais dans une société de classes, dans les usines, dans les organisations de masses; on doit savoir parler à cette avant-garde dans la langue de ses expériences. Même les cadres propagandistes les mieux préparés se désintègrent inévitablement s’ils ne trouvent pas le contact avec la lutte quotidienne des masses.

Le travail communiste dans les syndicats a pour objectif de gagner la base, et non de faire des blocs sans principes et des manoeuvres au sommet. La lutte pour l’indépendance totale et inconditionnelle des syndicats par rapport à l’Etat capitaliste est absolument essentielle. Le recours aux tribunaux bourgeois contre les opposants politiques dans les syndicats ou le mouvement ouvrier est une violation du principe d’indépendance prolétarienne ainsi qu’une tentative d’affaiblir le mouvement ouvrier. Inviter l’ennemi de classe à intervenir dans les affaires internes des syndicats encourage les illusions dans la démocratie bourgeoise en présentant l’Etat comme «neutre» entre les classes. Les policiers ne sont pas des «ouvriers en uniforme», mais des mercenaires au service de l’Etat capitaliste; ils n’ont pas leur place dans les organisations ouvrières. La LCI se bat pour jeter «les flics hors des syndicats». Notre combat pour le principe d’indépendance prolétarienne par rapport à l’Etat est d’autant plus important que, comme le soulignait Trotsky dans son essai inachevé de 1940, «Les syndicats à l’époque de la décadence impérialiste», les syndicats réformistes ont tendance à devenir de plus en plus intégrés à l’Etat.

Les communistes cherchent à unifier le plus solidement possible la classe ouvrière contre les exploiteurs capitalistes; nous sommes par conséquent opposés aux divisions par métiers dans le prolétariat, et sommes pour le syndicalisme industriel; nous sommes opposés à la division de la classe ouvrière en syndicats concurrents basés sur des tendances politiques ou des groupes ethniques différents. Ceci est à contraster avec la tâche de l’avant-garde communiste qui est de clarifier et de rendre plus visibles les divergences entre les tendances politiques concurrentes de façon à en rassembler les cadres dans un parti léniniste. Du temps de Lénine, ces tâches politiques différentes étaient reflétées dans des formes organisationnelles différentes : le Comintern, composé de partis, représentait le programme politique bolchévique, seul programme révolutionnaire, et le Profintern [Internationale syndicale rouge] représentait la lutte pour l’unité de la classe ouvrière dans les syndicats.

Nous pensons que reforger une Quatrième Internationale communiste, faite d’authentiques partis communistes sur tous les continents habités, et éprouvée dans l’intervention en profondeur dans la lutte de classe, sera ardu et souvent dangereux. Pour que l’humanité toute entière progresse, il faut que les forces, actuellement modestes, qui adhèrent au programme révolutionnaire de Lénine et Trotsky, forgent des partis ayant l’expérience, la volonté et l’autorité qu’il faut parmi les masses pour diriger des révolutions prolétariennes victorieuses. Mais tout en cherchant à implanter ce programme parmi les ouvriers et les opprimés dans le monde, nous devons reconnaître que le fait que la classe dirigeante impérialiste irrationnelle possède la technologie de l’holocauste nucléaire réduit les possibilités : nous n’avons pas beaucoup de temps.

Nous sommes guidés par les préceptes et les pratiques de camarades tels que Lénine et Trotsky :

«Regarder la réalité en face; ne pas chercher la ligne de moindre résistance; appeler les choses par leur nom; dire la vérité aux masses, quelque amère qu’elle soit; ne pas craindre les obstacles; être rigoureux dans les petites choses comme dans les grandes; oser, quand vient l’heure de l’action : telles sont les règles de la IVe Internationale » («l’Agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale», 1938).

Ce sont là les règles de la Ligue communiste internationale (quatrième-internationaliste) que nous suivons en progressant dans la tâche historique de diriger la classe ouvrière vers la victoire du socialisme mondial !

– février 1998

ICL Home Page