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Le Bolchévik nº 198

Décembre 2011

L’Europe déchirée par la crise économique

A bas l’UE ! Pour des Etats-Unis socialistes d’Europe !

Cet article a été écrit par nos camarades du Parti ouvrier spartakiste d’Allemagne (SpAD).

* * *

La crise économique qui s’aggrave de jour en jour en Europe constitue une expression particulièrement grave de la crise capitaliste mondiale. Elle a éclaté au printemps 2010 quand le capital financier international, qui craignait que la Grèce lourdement endettée ne fasse défaut sur ses emprunts, a commencé à bouder les bons du Trésor grecs. Cette défiance s’est étendue d’abord au Portugal et à l’Irlande et ensuite à l’Espagne et à l’Italie, deux pays au poids économique bien plus important qui peinent maintenant tous deux à refinancer leur dette. Et aujourd’hui c’est la France, qui avec l’Allemagne constitue l’épine dorsale de l’Union européenne (UE), qui est menacée d’une dégradation de sa dette souveraine. Les efforts désespérés de l’UE pour mettre en place de nouveaux « plans de sauvetage », tout comme de futiles appels du pied au Brésil et à la Chine pour que ceux-ci viennent apporter leur contribution, se sont tous avérés insuffisants. Le titre d’un article du bulletin d’information financière Eurointelligence (22 novembre) évoque le « déraillement au ralenti » de l’euro, de la zone euro (constituée des 17 pays de l’UE qui ont adopté l’euro comme monnaie commune), et probablement de l’UE elle-même.

La crainte d’une « crise de liquidités » en Europe a déstabilisé les marchés financiers internationaux et menace de précipiter l’économie mondiale dans une nouvelle récession de grande ampleur. Aux Etats-Unis, les banques réduisent leur portefeuille de bons du Trésor des pays européens tandis que les fonds d’investissement ferment le robinet du crédit pour les banques en Europe. Cela a contraint les banques européennes à durcir leurs conditions de prêt, à mettre en réserve davantage de capital pour renforcer leur bilan et à refuser des financements à des clients de longue date. Les gouvernements promettent des réductions budgétaires toujours plus drastiques, dans l’espoir d’apaiser les marchés financiers. Tout ceci a pour effet « une crise de liquidités et une compression de la demande globale qui précipite l’Europe dans la récession » (The Economist, 26 novembre). En septembre, les commandes industrielles dans la zone euro ont chuté de 6,8 %, la plus forte diminution depuis décembre 2008.

Les politiciens bourgeois allemands avaient commencé par refuser d’admettre la possibilité d’un défaut de paiement de la Grèce, de peur que cela ne déstabilise l’euro – et à présent la chancelière allemande Angela Merkel menace ouvertement d’expulser la Grèce de la zone euro. L’Allemagne et la France ont fait une déclaration commune le 5 décembre appelant à amender le traité de l’UE pour introduire un contrôle plus centralisé de la zone euro, ainsi que des sanctions supplémentaires contre les pays qui violeraient les règles de la « discipline budgétaire ».

Ces dernières semaines, plusieurs gouvernements ont été débarqués sans ménagement : ils ne mettaient pas assez de zèle à imposer l’austérité capitaliste. En Grèce, le Premier ministre Georges Papandréou, du Mouvement socialiste panhellénique (PASOK), un parti bourgeois, avait vu fondre sa crédibilité face à une population exaspérée par ses mesures d’austérité ; il a été éjecté du pouvoir grâce à une révolution de palais fomentée par les dirigeants de l’UE et par ses adversaires en Grèce, dont des membres de son propre parti, après avoir suggéré la tenue d’un référendum sur la politique économique. Le nouveau gouvernement, auquel participent maintenant le principal parti d’opposition, Nouvelle Démocratie, ainsi que le PASOK et le LAOS, un petit parti infesté de fascistes, s’est engagé à poursuivre le programme d’austérité. Des méthodes similaires ont été utilisées pour se débarrasser de Silvio Berlusconi en Italie. En Espagne, le mécontentement provoqué par les mesures d’austérité mises en place par le gouvernement PSOE (Parti socialiste ouvrier) de José Luis Rodríguez Zapatero a conduit à la victoire électorale du Parti populaire, le parti de droite de Mariano Rajoy.

Ce qui préoccupe les différentes fractions de la bourgeoisie dans les pays les plus puissants de l’UE, ce n’est pas du tout comment venir au secours des pays comme la Grèce, mais comment renflouer leurs propres banques. Toutes sont d’accord sur une chose : les travailleurs et les pauvres doivent payer pour la crise capitaliste. En tant que puissance dominante de l’UE, au final c’est l’Allemagne qui décide – et c’est par conséquent Merkel qui prescrit des budgets d’austérité draconiens aux pays endettés qui sollicitent une aide financière. Les gouvernements rivalisent de coupes sombres dans les dépenses, avec à la clé des licenciements de fonctionnaires, des réductions de salaires et de dépenses sociales, des privatisations, etc. En Grèce, les salaires ont baissé de 15,4 %, tandis que le taux de chômage officiel dépasse désormais 18 %. En Espagne, il atteint presque 25 %.

En tant qu’internationalistes trotskystes, nous sommes par principe opposés à l’UE et à toutes les autres alliances impérialistes. Nous nous sommes opposés à la création de l’euro, car nous savions que celui-ci serait un instrument aux mains des impérialistes de l’UE. Nous nous sommes aussi opposés à l’extension de l’UE vers l’Est, parce qu’il était clair que cette extension serait synonyme d’une exploitation accrue des travailleurs d’Europe de l’Est. En même temps, nous luttons contre les discriminations chauvines qui frappent en Europe de l’Ouest les travailleurs originaires d’Europe de l’Est.

En tant que marxistes, nous savons qu’une alliance ou un bloc impérialiste peut durer un certain temps, mais que le capitalisme est basé sur des Etats-nations et que ces alliances finissent donc nécessairement par éclater sous le poids de leurs propres contradictions. Fondamentalement, nous sommes contre le capitalisme et l’impérialisme, et notre opposition à ces alliances vient de là. Nous luttons pour l’expropriation de la bourgeoisie par une révolution socialiste et pour une économie planifiée au niveau international qui permettra de dépasser les limites de l’Etat-nation. Notre mot d’ordre, ce sont des Etats-Unis socialistes d’Europe !

A ce jour, la classe ouvrière grecque a mené 14 grèves générales d’un ou deux jours pour essayer de repousser l’offensive conjointe des impérialistes européens et de sa propre bourgeoisie. Ces grèves gênent la mise en œuvre par le gouvernement des mesures d’austérité, mais les attaques contre l’emploi et le niveau de vie continuent à pleuvoir. A Rome, une manifestation a rassemblé le 15 octobre des centaines de milliers de travailleurs et de jeunes contre le gouvernement totalement discrédité de Berlusconi et les mesures qu’il essayait d’imposer, comme les privatisations et l’augmentation de l’âge de la retraite. Après la chute de Berlusconi, les dirigeants de l’opposition de centre-gauche ont accordé leur soutien au nouveau gouvernement, au nom de l’unité nationale ; il va imposer exactement les mêmes mesures d’austérité que celles contre lesquelles les masses manifestaient un mois plus tôt. Au Portugal, le pays a été presque totalement paralysé par une grève générale d’une journée le 24 novembre. Mais l’opposition « communiste » sabote les luttes des travailleurs en appelant à défendre l’intérêt national et en déplorant « l’abandon de la souveraineté du pays » (Junge Welt, 25 novembre).

Les dirigeants syndicaux réformistes ne peuvent pas mener une lutte de classe efficace contre l’austérité capitaliste parce qu’ils soutiennent politiquement l’UE et, plus largement, parce qu’ils sont de mille manières attachés à l’ordre bourgeois. Les dirigeants des principaux syndicats espagnols sont liés au PSOE, tandis qu’en Grèce les principales fédérations syndicales sont dirigées par des partisans du PASOK – autrement dit, par ces mêmes partis qui récemment encore étaient le fer de lance de l’austérité dans ces pays. Au nom de la collaboration de classes, les réformistes acceptent l’idée que les travailleurs et leurs exploiteurs auraient un « intérêt national » commun, et que par conséquent les travailleurs doivent assumer leur « juste part » des sacrifices quand l’économie dévisse. C’est un mensonge. Ouvriers et capitalistes ont des intérêts de classe opposés. Le cycle expansion-récession est inhérent au système capitaliste ; il ne sera éliminé que quand le prolétariat prendra le pouvoir et arrachera les richesses productives des mains de la bourgeoisie.

Des luttes de classe en Allemagne et en France en solidarité avec les travailleurs grecs, italiens, espagnols et portugais permettraient d’amplifier le combat contre l’austérité ; elles aideraient de plus les travailleurs dans toute l’Europe à s’affranchir du nationalisme et à rompre avec leur propre bourgeoisie. En Allemagne, la politique de collaboration de classes du Parti social-démocrate (SPD) a considérablement aidé la bourgeoisie allemande à améliorer sa compétitivité face à ses rivales. Une coalition entre le SPD et les Verts, un parti bourgeois, a été au pouvoir de 1998 à 2005 ; elle a joué un rôle déterminant pour accroître la compétitivité allemande en diminuant les salaires, en détériorant les conditions de travail et en s’attaquant à « l’Etat-providence », notamment avec les « réformes Hartz » qui ont réduit considérablement les allocations chômage et de solidarité. Le recours au travail temporaire a explosé, et un énorme secteur d’emplois à bas salaires a été créé. Le salaire réel médian a baissé de 7,4 % entre 2000 et 2010, et 1 400 000 personnes, bien qu’ayant un emploi à temps complet, dépendent aujourd’hui des aides sociales pour joindre les deux bouts.

L’économie allemande était déjà la plus puissante d’Europe ; sa compétitivité accrue explique pourquoi ce pays peut dicter sa loi au reste du continent. Il est clair que le capitalisme allemand puise sa rentabilité accrue directement dans la poche de la classe ouvrière allemande. Ceci montre le lien entre la lutte contre l’impérialisme en politique extérieure et la lutte contre la domination capitaliste à l’intérieur. Surtout, il faut forger, en Allemagne et ailleurs, des partis internationalistes révolutionnaires pouvant diriger les masses travailleuses en lutte pour défendre leurs intérêts immédiats, dans le cadre du combat pour le pouvoir ouvrier.

L’UE : de l’alliance antisoviétique au consortium impérialiste

Dominée par l’Allemagne et la France, l’UE a avant tout pour raison d’être de servir les intérêts de ces puissances impérialistes et de leurs partenaires subalternes afin d’exploiter leur propre classe ouvrière et d’utiliser les Etats plus dépendants, comme la Grèce et beaucoup de pays d’Europe de l’Est, comme lieu de villégiature ou réservoir de main-d’œuvre bon marché. Nous n’avons pas varié dans notre opposition politique à l’UE et à ses prédécesseurs. Nous écrivions en janvier 1973 (« Le mouvement ouvrier et le Marché commun », Workers Vanguard n° 15) : « A l’époque impérialiste, les alliances entre Etats capitalistes, y compris sur le plan économique, sont dirigées contre d’autres Etats, qu’il s’agisse d’Etats avancés ou retardataires. Le Marché commun est fondamentalement une alliance instable entre le capitalisme français et le capitalisme allemand, sur la base de la politique économique la plus réactionnaire. »

L’UE est une construction fragile, exposée aux tensions constamment engendrées par la divergence des intérêts nationaux des impérialistes européens ; ces tensions menacent constamment de la faire éclater. Il ne peut en être autrement. Les forces productives ont depuis longtemps débordé du cadre national, et pourtant le capitalisme est un système qui repose fondamentalement sur les Etats-nations : chacune des différentes classes capitalistes nationales a besoin d’avoir son propre Etat pour promouvoir et défendre ses intérêts à l’intérieur et à l’étranger. De ce fait, sous le capitalisme, une union politique, ou un super-Etat européen, est un objectif nécessairement réactionnaire en même temps qu’une utopie fumeuse.

Lénine, le dirigeant de la révolution prolétarienne d’octobre 1917 en Russie, écrivait à ce sujet en 1915 :

« Certes, des ententes provisoires sont possibles entre capitalistes et entre puissances. En ce sens, les Etats-Unis d’Europe sont également possibles, comme une entente des capitalistes européens… dans quel but ? Dans le seul but d’étouffer en commun le socialisme en Europe, de protéger en commun les colonies accaparées contre le Japon et l’Amérique […]. »

– « A propos du mot d’ordre des Etats-Unis d’Europe » (août 1915)

Lénine insistait sur le fait que le partage des profits entre rivaux impérialistes était en dernier ressort déterminé par la force. Cette analyse contredisait les affirmations du social-démocrate allemand Karl Kautsky, dont le rêve d’un « ultra-impérialisme » présupposait que l’on pouvait résoudre pacifiquement ce genre de conflit, ce qui escamotait la nécessité de la révolution prolétarienne. Comme l’expliquait Lénine : « Les seuls moyens possibles, en régime capitaliste, de rétablir de temps en temps l’équilibre compromis, ce sont les crises dans l’industrie et les guerres en politique. »

Les origines de l’Union européenne remontent aux années 1950 ; les impérialistes d’Europe de l’Ouest s’efforçaient alors, sous la houlette des Etats-Unis, de stabiliser leur alliance contre l’Union soviétique au moyen d’une coopération économique plus étroite. Née de la révolution d’Octobre, la Russie soviétique était demeurée, malgré sa dégénérescence stalinienne, un Etat ouvrier basé sur l’expropriation des capitalistes et sur la collectivisation des moyens de production. Grâce à son économie planifiée, l’URSS assurait un emploi, des soins médicaux et une éducation pour tous – un contraste saisissant avec les ravages du capitalisme qui ne sont que trop évidents aujourd’hui. Nous, trotskystes, étions pour la défense militaire inconditionnelle de l’Union soviétique contre les impérialistes, qui depuis toujours avaient cherché à la détruire.

Notre opposition de principe à la fois à l’OTAN – l’alliance militaire constituée contre l’Union soviétique après la Deuxième Guerre mondiale – et à l’UE et ses prédécesseurs était liée au fait que nous défendions l’Union soviétique et les Etats ouvriers déformés qu’étaient la RDA (Allemagne de l’Est) et les pays d’Europe de l’Est. Avec la destruction contre-révolutionnaire de l’Union soviétique en 1991-1992, la fonction antisoviétique de l’UE/OTAN a disparu. L’UE est restée un bloc commercial impérialiste. Les Etats-Unis ont conservé leur hégémonie militaire, mais sans leur suprématie économique d’autrefois.

Peu après la chute du mur de Berlin en 1989, le président François Mitterrand avait conditionné l’acceptation par la France de la réunification allemande (résultat de l’absorption de la RDA par l’Allemagne de l’Ouest capitaliste) à la conclusion d’un accord entre les deux pays sur une monnaie commune. C’était censé empêcher l’Allemagne d’abuser de sa puissance accrue pour dicter sa loi aux autres Etats européens, et particulièrement à la France. De surcroît, la nouvelle monnaie devait être une arme contre l’hégémonie internationale du dollar américain. Mais l’unité entre ces deux puissances impérialistes est elle-même pleine de conflits, comme le montre la controverse sur comment faire face à la crise actuelle dans la zone euro.

En 1992, le traité de Maastricht avait autorisé la création de l’euro ; la monnaie commune commença à circuler sur les marchés en 1999, avant son introduction sous forme sonnante et trébuchante en 2002. Le Parti communiste français (PCF) s’était opposé au traité, au motif que son introduction aboutirait à la domination de l’impérialisme allemand sur l’impérialisme français – autrement dit, il s’y opposait du point de vue réactionnaire du nationalisme français. Le PCF s’est par la suite réconcilié avec l’euro. La majeure partie de la gauche réformiste européenne en a fait autant ; soit elle soutient explicitement l’UE, soit elle estime que celle-ci peut être utilisée pour améliorer le sort des travailleurs (une « Europe sociale »).

Les prédécesseurs de la Ligue pour la Cinquième Internationale et de son groupe britannique Workers Power avaient adopté une position abstentionniste lors du référendum de 1992 sur le traité de Maastricht. Tout comme le Parti travailliste britannique, ils étaient des partisans enthousiastes de la « charte sociale » de l’UE avec ses promesses fumeuses de garanties pour les droits des travailleurs, l’égalité sexuelle, etc. Ils écrivaient dans leur journal Workers Power (juin 1992) que « les clauses du traité de Maastricht peuvent aussi être une base pour étendre les droits et les acquis aux Etats où la classe ouvrière n’a jamais conquis de tels acquis, ou les a perdus » ; ils ajoutaient que « dans une certaine mesure, les travailleurs européens seront mieux armés pour riposter à une échelle continentale après la mise en place des critères de Maastricht ». Le groupe français Lutte ouvrière (LO) écrivait de même en 2005 : « Même telle quelle, réalisée sur des bases capitalistes, avec tout ce qui en découle d’injustices et d’insuffisances, l’Union européenne représente un progrès dans un certain nombre de domaines » (Lutte de Classe n° 86, février 2005). Workers Power et LO sont les kautskystes d’aujourd’hui, des laquais du capital pénétrés d’une foi naïve dans l’impérialisme « démocratique » et ses diverses alliances.

Certains cercles bourgeois sont toutefois opposés à l’UE et à l’euro. Une fraction de la bourgeoisie allemande a toujours été extrêmement sceptique vis-à-vis de l’euro, parce qu’elle est d’avis que l’impérialisme allemand fonctionnerait mieux avec le deutschemark. Il existe un fort courant anti-UE au sein du Parti conservateur britannique, et divers groupes fascistes ou populistes de droite sont opposés à l’UE d’un point de vue chauvin. Dans les faits, la gauche réformiste a abandonné à la droite réactionnaire le monopole de l’opposition à l’UE – dans laquelle beaucoup de travailleurs voient, avec raison, un instrument de l’austérité capitaliste.

La troisième tentative de l’impérialisme allemand pour gouverner l’Europe

La Ligue communiste internationale expliquait dans une déclaration publiée en 1997 qu’une monnaie commune sans Etat commun n’est pas viable :

« Le contrôle de la quantité de monnaie à l’intérieur de ses frontières est une prérogative économique fondamentale d’un Etat bourgeois, prérogative qui est étroitement liée à d’autres instruments de politique économique. Un système monétaire stable basé sur l’“euro” nécessiterait des restrictions sévères et permanentes des impôts et des dépenses gouvernementales dans tous les Etats membres de l’Union européenne. […] Mais comme le capitalisme est organisé sur la base d’Etats nationaux distincts, ce qui constitue en soi la cause des guerres impérialistes à répétition pour rediviser le monde, il est impossible de mettre en place un Etat bourgeois pan-européen stable. Un “super-Etat” impérialiste européen ne peut être réalisé que par les méthodes d’Adolf Hitler […]. Si le projet de monnaie commune européenne de Maastricht devait voir le jour, ce serait seulement une péripétie brève et conflictuelle. »

le Bolchévik n° 143, été 1997

Nous traversons aujourd’hui la première crise économique mondiale vraiment grave depuis la publication de cette déclaration. Les conflits qui ont surgi en Europe menacent d’aboutir rapidement à une implosion de l’UE. Cette fragmentation ouverte a pour causes l’instabilité inhérente au système monétaire de l’UE et le fait que celle-ci est constituée d’Etats nationaux concurrents ayant des niveaux différents de productivité du travail. Ces disparités, exacerbées par la crise, se reflètent dans les différentiels de taux d’intérêt sur les emprunts publics et les bons du Trésor.

L’impérialisme allemand a fait d’énormes profits en abaissant les salaires en Allemagne même et grâce à l’introduction de l’euro, et il voudrait que cela continue. L’Allemagne a depuis des années une balance commerciale excédentaire, financée par un endettement privé et public massif dans les autres pays de la zone euro. Cet excédent a été encore amplifié par le fait que la monnaie commune aide l’Allemagne à continuer à exporter ses produits industriels à bas prix dans toute la zone euro. La bourgeoisie allemande n’est pas disposée à réduire cet excédent ; elle argumente au contraire que le problème vient des pays qui ont un déficit commercial.

Ordinairement, chaque pays a sa propre monnaie et un pays endetté peut remédier partiellement à ses difficultés et restaurer sa compétitivité en procédant à une dévaluation. Mais ceci n’est pas possible avec une union monétaire. La bourgeoisie allemande exige que les pays endettés effectuent des coupes sombres dans les salaires, les retraites et les prestations sociales. Autre proposition : le capital allemand prêterait davantage aux pays plus pauvres de la zone euro – mais la bourgeoisie allemande y est farouchement opposée. Martin Wolf écrivait dans un billet sur l’éclatement de la zone euro (le Monde, 20 septembre) : « Voici ce que j’ai entendu de la bouche d’un haut responsable italien : “Nous avons renoncé aux soupapes de sécurité traditionnelles qu’étaient l’inflation et la dévaluation, en échange de faibles taux d’intérêt. Or, à présent, nous ne bénéficions plus de la faiblesse de [ces] taux.” Puis il a ajouté : “Il serait préférable de sortir [de l’Union monétaire] plutôt que d’endurer trente ans de souffrances.” Ces remarques traduisent une perte de confiance dans le projet et dans les partenaires. »

Il n’y a pas d’issue pour des pays endettés comme la Grèce dans le cadre imposé par la bourgeoisie allemande. Les coupes sombres dans les dépenses publiques ont eu l’effet déflationniste attendu – depuis un an, l’économie grecque s’est contractée de 7,5 %. La contraction de l’économie veut dire moins d’impôts qui rentrent, ce qui accroît le déficit et suscite des exigences d’austérité accrues. En même temps, beaucoup de commentateurs bourgeois, de droite comme de gauche, mettent en garde contre les conséquences apocalyptiques qu’aurait une sortie de la Grèce de la zone euro. Mais cela dépend des conditions qui lui seront imposées. Après que l’Argentine avait arrimé sa monnaie au dollar américain, son économie entra dans une profonde récession et le pays se déclara en faillite en 2001. Les investisseurs qui avaient acheté des obligations argentines perdirent 70 % de leur argent, à l’indignation des milieux bancaires internationaux. Après cette banqueroute, l’Argentine détacha sa monnaie du dollar et l’économie se redressa, mais d’abord les salaires moyens diminuèrent de 30 %.

L’exemple de l’Argentine montre bien que la Grèce s’en porterait probablement beaucoup mieux si elle se déclarait insolvable, quittait la zone euro et réintroduisait sa propre monnaie. Ceci pourrait briser le cercle vicieux dans lequel le pays s’enfonce ; cependant, quitter la zone euro ne mettrait pas le prolétariat grec à l’abri de la récession économique mondiale et des ravages du capitalisme. En Grande-Bretagne (qui est membre de l’UE mais pas de la zone euro), le gouvernement conservateur de David Cameron sabre dans les dépenses avec tout autant de zèle que ses congénères continentaux. Le 30 novembre, les travailleurs du secteur public britannique ont fait une grève d’une journée, très suivie, contre des mesures d’austérité qui incluent des menaces de licenciements et la prolongation du gel des salaires. La révolution socialiste est la seule solution pour mettre fin au chômage, aux baisses de salaire, à la guerre impérialiste et autres ravages du capitalisme décadent.

L’axe franco-allemand brinquebale encore, jusqu’à ce qu’il rompe

Inquiet pour la stabilité de la zone euro (et de l’économie française), le président Nicolas Sarkozy avait d’abord soutenu la création d’euro-obligations (« eurobonds »), c’est-à-dire des obligations émises en commun par les Etats de la zone euro ; ou alors la Banque centrale européenne aurait acheté directement des bons du Trésor pour renflouer les pays en difficulté. Mais Merkel n’était pas d’accord, sachant qu’au bout du compte ces plans seraient financés par l’Allemagne. L’administration Obama aussi a demandé à Merkel de cracher au bassinet. Le fond de l’affaire : rien ne pourra se faire sans l’aval de Berlin. En tant que pays créditeur, l’Allemagne insiste sur la nécessité d’un budget en équilibre et d’un euro fort (un deutschemark déguisé), l’inflation étant considérée comme la pire des calamités. Justification avancée : le souvenir des deux périodes d’inflation qu’a connues l’Allemagne en 1923 et au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale – en faisant semblant d’ignorer les effets tout aussi désastreux de la politique de déflation menée pendant la récession du début des années 1930.

Quand José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, a proposé de créer des euro-obligations, baptisées « obligations de stabilité », le quotidien populaire de droite allemand Bild (23 novembre) a titré : « La Grande-Bretagne, les Américains et l’UE tout entière. Le monde entier veut notre argent. » Pendant ce temps, en France, Jacques Attali, un ancien conseiller de Mitterrand, rappelait qu’au siècle dernier l’Allemagne a par deux fois entraîné l’Europe dans des guerres suicidaires, avant d’ajouter : « Aujourd’hui, c’est de nouveau au tour de l’Allemagne de tenir dans sa main l’arme du suicide collectif du continent » (le Monde, 25 novembre). Le PCF s’est plaint à son tour, dénonçant une capitulation de Sarkozy devant Merkel et l’accusant d’avoir commis un « Munich financier » (l’Humanité, 28 novembre), en référence à la décision de la France et de la Grande-Bretagne, en 1938, de ne pas entrer en guerre contre l’Allemagne de Hitler après que celle-ci eut occupé la région des Sudètes.

Lors du sommet de l’UE qui s’est tenu fin octobre, les chefs d’Etat des dix pays non membres de la zone euro ont été exclus de la discussion sur la crise de l’euro. Cela a suscité une protestation du Premier Ministre britannique Cameron, qui a fait remarquer que la crise dans la zone euro avait un impact ailleurs aussi, y compris à Londres, qui est un centre financier international. Sarkozy a rétorqué à Cameron, qui hier encore était à ses côtés pour bombarder la Libye : « Tu as perdu une bonne occasion de la fermer. On en a marre que vous nous critiquiez, et que vous disiez quoi faire. Vous dites détester l’euro, vous n’avez pas voulu le rejoindre, et maintenant vous voulez vous ingérer dans nos réunions. »

L’UE se désagrège sous l’effet des tensions dues aux intérêts nationaux conflictuels. On voit aussi ces tensions à l’œuvre dans l’introduction de restrictions au droit de se déplacer au sein de l’UE, un droit censé être garanti par les accords de Schengen. En 2010, environ 400 000 personnes qui voulaient émigrer vers l’UE ont été bloquées à ses frontières. Aux Pays-Bas, en Finlande, au Danemark et dans d’autres pays de l’Europe du Nord, des partis populistes anti-immigrés gagnent en influence, encouragés par des campagnes gouvernementales chauvines menées sous prétexte de « guerre contre le terrorisme », et dont les musulmans sont la cible principale. Il est dans l’intérêt de la classe ouvrière, dans tous les pays, de lutter pour les pleins droits de citoyenneté pour tous les immigrés et tous les réfugiés ! A bas l’UE et la « forteresse Europe » raciste !

Le SPD et Die Linke au secours du capitalisme

En réponse aux attaques des capitalistes provoquées par la crise dans l’UE, le Parti ouvrier spartakiste d’Allemagne (SpAD) insiste qu’il est absolument nécessaire que la classe ouvrière européenne, et en particulier le puissant prolétariat allemand, utilise l’arme de la lutte de classe. Le Premier Mai 2010, le SpAD est intervenu pour la « Solidarité avec les travailleurs grecs ! » et « pour la lutte de classe contre la bourgeoisie allemande ! » (Spartakist n° 183, mai 2010, reproduit dans le Bolchévik n° 193; septembre 2010) Les principaux obstacles à cette lutte sont les partis ouvriers réformistes, le SPD et Die Linke (Parti de gauche), et avec eux la bureaucratie syndicale et les groupes de gauche qui gravitent autour d’eux.

Le SPD s’est prononcé cet été pour les euro-obligations. Peer Steinbrück, ancien ministre SPD des Finances, expliquait pourquoi dans une interview au Spiegel (12 septembre) :

« Il faut expliquer à la population que l’UE, telle qu’elle est, est la réponse à la fois à 1945 et au XXIe siècle, dans un monde totalement chamboulé, avec de nouveaux poids lourds, et que l’Allemagne bénéficie de la poursuite de l’intégration européenne sur le plan politique, économique et sociétal. Et bien sûr, cela veut dire que les Allemands vont devoir payer. Mais c’est de l’argent bien investi dans notre avenir et dans l’avenir de l’Europe, dans la paix et la prospérité. »

Steinbrück et le SPD jouent ici avec la peur de la guerre, qui reste vive dans beaucoup de pays d’Europe après deux guerres mondiales. Ils ont un culot incroyable : pendant la récente guerre des Balkans, c’était le gouvernement dirigé par le SPD qui a été en 1999 le premier gouvernement allemand depuis la Deuxième Guerre mondiale à faire intervenir son armée à l’extérieur du pays. Les divergences entre le SPD et Merkel sont strictement tactiques; elles se résument à un débat pour savoir ce qui est le mieux pour l’impérialisme allemand. Son soutien au projet d’euro-obligations reflète la crainte que la ligne dure de Merkel ne détruise l’UE, ce qui risquerait de tuer la poule aux œufs d’or du capitalisme allemand qui a permis aux sociaux-démocrates de continuer à souper à la table du capital allemand. Le SPD est un exemple typique de ce que Lénine appelait un parti ouvrier-bourgeois : un parti avec une base ouvrière, notamment par l’intermédiaire des syndicats, mais avec un programme et une direction totalement procapitalistes. En 1914, le SPD avait foulé aux pieds le drapeau de l’internationalisme prolétarien en votant pour les crédits de guerre de l’impérialisme allemand. C’est depuis ce jour-là un ennemi mortel de la révolution.

Die Linke résulte de la fusion de l’ex-parti stalinien au pouvoir en RDA et d’une scission du SPD, cette dernière incluant une fraction de la bureaucratie syndicale. Ce parti est perçu par beaucoup de militants de gauche et de militants ouvriers comme une alternative au SPD. Il peut parler un peu plus que le SPD de solidarité avec la Grèce, mais, comme le SPD, il accepte le cadre de l’UE et de la monnaie unique, tout en argumentant que cette alliance de brigands impérialistes pourrait mener une politique plus progressiste. D’où son soutien aux euro-obligations. Mais depuis quand la solidarité ouvrière avec les masses grecques attaquées consiste-t-elle à plaider pour que le gouvernement accorde des prêts bancaires à un taux d’intérêt très légèrement moins élevé ?

Die Linke a pour visage de gauche sa vice-présidente Sahra Wagenknecht, membre de la « plate-forme communiste » – laquelle n’a rien de communiste. Elle avance l’argument absurde que le budget des Etats doit « se libérer de sa dépendance envers les marchés des capitaux ». Pour ce faire, elle souhaite la création d’une banque publique européenne qui offrirait des taux d’intérêt plus favorables. Seul un social-démocrate indécrottable peut imaginer que le budget d’un gouvernement capitaliste puisse être indépendant du marché capitaliste ! Et il existe déjà en Europe des centaines de banques nationalisées ; elles obéissent toutes aux règles du système du profit capitaliste. Les plans réformistes de Wagenknecht ne sont que de la poudre aux yeux destinée à dissimuler le soutien de Die Linke à l’exploitation capitaliste. Ils en connaissent un rayon sur les budgets gouvernementaux, étant donné qu’à Berlin et dans d’autres régions ils participent à des gouvernements régionaux qui procèdent à des licenciements et à des coupes sombres dans les dépenses publiques.

La fédération syndicale allemande, le DGB, a dépensé beaucoup d’argent des cotisations de ses adhérents pour faire publier dans les journaux des encarts publicitaires qui proclamaient « Oui à l’Europe ! Oui à l’euro ! » Pendant ce temps, la « solidarité » des bureaucrates du DGB avec la classe ouvrière grecque en lutte contre la crise s’est limitée à quelques discours du Premier Mai et peut-être à une lettre de soutien. Aucune lutte n’a été menée contre le gouvernement allemand ou les capitalistes allemands, qui sont les partisans les plus déterminés des mesures d’austérité qui frappent avec tant de violence la classe ouvrière en Grèce, au Portugal et dans d’autres pays.

Cette même bureaucratie syndicale social-démocrate contribue à renforcer l’impérialisme allemand et sa domination dans l’UE en participant activement à une baisse massive des salaires réels. Les traîtres qui dirigent le DGB, adeptes de la collaboration de classes, colportent le mensonge que ce qui est bon pour l’entreprise et pour l’Allemagne serait bon aussi pour les ouvriers. Les dirigeants syndicaux ont tout récemment donné leur accord à une baisse des salaires de 20 % pour tous les nouveaux salariés de la Lufthansa sur le nouvel aéroport de Berlin. Cet accord honteux sera bientôt utilisé pour imposer une baisse des salaires générale à la Lufthansa. Il est urgent de défendre les salaires et les conditions de travail au moyen de la lutte de classe : il faut syndiquer les non-syndiqués ! A travail égal, salaire égal ! Assez de divisions entre salariés en CDI, en intérim ou en CDD ! Une entreprise, un syndicat, une grille de salaires ! Forgeons une direction syndicale lutte de classe, en lien avec la construction d’un parti ouvrier révolutionnaire !

Pour des Etats-Unis socialistes d’Europe !

En 1929, Léon Trotsky dirigeait l’Opposition de gauche qui luttait pour le bolchévisme authentique contre la dégénérescence stalinienne de l’Union soviétique et de l’Internationale communiste ; il écrivait :

« Avec elle [l’Opposition de gauche], l’avant-garde prolétarienne d’Europe dira aux maîtres du jour : “Pour unifier l’Europe, il faut avant tout vous arracher le pouvoir. Nous le ferons. Nous unifierons l’Europe. Nous l’unifierons contre l’ennemi, et cet ennemi c’est le monde capitaliste. Nous en ferons la grandiose place d’armes du socialisme combattant. Nous en ferons la pierre angulaire de la Fédération socialiste du monde.” »

– « Le désarmement et les Etats-Unis d’Europe » (octobre 1929)

Des Etats-Unis socialistes d’Europe, en conjonction avec la conquête du pouvoir par le prolétariat aux Etats-Unis, au Japon et dans le monde entier, jetteront les bases d’une véritable division internationale du travail dans une économie planifiée ; ceci accroîtra formidablement la productivité de la société. En instaurant une égalité authentique pour les peuples d’Europe, on éradiquera la cause des guerres impérialistes qui tant de fois ont amené l’Europe au bord de l’anéantissement.

La classe ouvrière multiethnique d’Allemagne, avec ses différentes composantes issues des pays méditerranéens, des Balkans et de l’Europe de l’Est, et qui ont souvent apporté avec elles des traditions de lutte de classe plus combatives, contient en son sein les liens vivants avec les luttes des travailleurs grecs, des travailleurs turcs et kurdes en Turquie, et des travailleurs des autres pays. Une lutte de classe menée par les travailleurs allemands trouvera un écho formidable au sein du prolétariat français ; elle sera une source d’inspiration pour la classe ouvrière des autres pays. Un élément clé de notre perspective trotskyste est de reforger la Quatrième Internationale, parti mondial de la révolution prolétarienne ; c’est à cela que travaillent la Ligue communiste internationale et sa section allemande, le SpAD.

Traduit de Workers Vanguard n° 992, 9 décembre 2011

 

Le Bolchévik nº 198

Le Bolchévik nº 198

Décembre 2011

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