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Le Bolchévik nº 195

Mars 2011

La classe ouvrière doit prendre la tête des masses opprimées pour diriger une révolution socialiste

A bas la collaboration de classes avec les bourgeois « démocrates » !

La Tunisie et la révolution permanente

4 mars – Nous reproduisons ci-après la présentation de notre camarade Alexis Henri, abrégée et revue pour publication, lors du meeting de la LTF du 17 février à Paris. Le Premier ministre Mohammed Ghannouchi a démissionné le 27 février suite à trois jours de manifestations et de répression sanglante ayant fait au moins 5 morts et de nombreux blessés. La confédération syndicale tunisienne, l’UGTT, avait soutenu à bout de bras le régime pendant 6 semaines, entrant même brièvement dans le gouvernement capitaliste après la chute du président Ben Ali. Le 27 février elle publiait une déclaration appelant à la démission immédiate du gouvernement. Celui-ci tombait le même jour.

L’UGTT joue un rôle considérable depuis la révolte qui a conduit à la chute de Ben Ali. Le Monde diplomatique (mars) rapporte ainsi que « le gouvernement provisoire ne prend aucune décision sans la consulter ; même la liste des nouveaux gouverneurs et ambassadeurs lui aurait été soumise. »

De plus, l’UGTT, dont le secrétaire général, Abdesselem Jerad, a soutenu Ben Ali pendant près de dix ans, est membre du « Conseil national pour la sauvegarde de la révolution ». Il s’agit d’une instance nationaliste de collaboration de classes créée mi-février comprenant aussi non seulement le Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT, ex-stalinien) ainsi que la Ligue de la gauche ouvrière (ayant des liens avec le Nouveau parti anticapitaliste d’Olivier Besancenot en France) mais aussi une douzaine de partis et organisations bourgeois, y compris les islamistes d’Ennahdha ! En enchaînant ainsi les travailleurs à leur ennemi de classe, les bureaucrates syndicaux et les réformistes pavent la voie à une défaite sanglante pour les travailleurs et les opprimés. Il faut rompre avec la collaboration de classes !

Alors que le pouvoir reste toujours entre les mains de l’appareil d’Etat benaliste, il est plus que jamais nécessaire et urgent de lutter pour forger un parti ouvrier révolutionnaire qui affirme que, pour satisfaire les aspirations démocratiques des masses, la classe ouvrière doit prendre la direction de cette lutte et tracer la perspective du renversement révolutionnaire du système capitaliste.

* * *

En Tunisie, les grèves et les protestations se poursuivent, à la fois pour nettoyer les sphères supérieures de l’appareil d’Etat et des corps répressifs des sbires de Ben Ali les plus compromis, et aussi pour des revendications économiques urgentes. Il y a un mélange explosif de revendications démocratiques et de revendications sociales dans un pays écrasé depuis 25 ans par les mesures impérialistes d’« ajustement structurel » et de libéralisation de l’économie pour l’ouvrir complètement aux déprédations des impérialistes de l’Union européenne. Comme nous l’écrivons dans notre supplément sur la Tunisie :

« Aujourd’hui en Tunisie, un groupe de propagande marxiste même petit qui mettrait en avant une série de revendications transitoires faisant le lien entre les aspirations démocratiques des masses et la lutte pour le pouvoir prolétarien pourrait avoir un énorme impact sur la suite des événements. Cela jetterait les bases pour construire un parti révolutionnaire capable de prendre la direction du prolétariat dans la lutte pour un gouvernement ouvrier et paysan qui expropriera la bourgeoisie. Il faudra forger ce parti dans la lutte non seulement contre les copains de Ben Ali mais aussi contre les “réformateurs” bourgeois en tout genre ainsi que les intégristes islamiques réactionnaires.
« Une victoire prolétarienne en Tunisie aurait un impact galvanisant dans toute l’Afrique du Nord et dans tout le Proche-Orient, et elle serait un pont vers la révolution socialiste dans les pays capitalistes avancés, en particulier la France où résident environ 700 000 Tunisiens. »

Ce qui est frappant dans une situation aussi explosive, c’est l’indigence politique de la gauche réformiste française face à ces événements. Concernant le PCF et le Parti de gauche (PG), nous avons montré dans notre supplément comment ils cherchaient fondamentalement à faire pression sur le gouvernement de Sarkozy/Alliot-Marie pour que celui-ci fasse plier Ben Ali. Et si ces sociaux-patriotes en voulaient à Alliot-Marie, c’est parce que la stupidité et l’arrogance d’Alliot-Marie, avec ses vacances tunisiennes en pleine révolte et avec ses propositions d’envoyer la flicaille tricolore pour mater les opprimés, risquait d’affaiblir l’impérialisme français dans la Tunisie de l’après-Ben Ali et ailleurs. En réalité, Alliot-Marie ne faisait que refléter la décadence de l’impérialisme français, et la sénilité correspondante de son personnel politique. Les impérialistes français sont tellement impliqués dans le pillage du pays que cela devait inciter les Sarkozy ou Strauss-Kahn à penser que cela durerait toujours ainsi avec Ben Ali.

Les fables du NPA sur la révolution arabe démocratique

A vrai dire, le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) de Besancenot ne s’est pas fondamentalement distingué du PC et du PG. D’ailleurs, ils ont tous signé avec leur grand frère du PS une déclaration commune, publiée juste avant la chute de Ben Ali, demandant à Sarkozy-Alliot-Marie et à l’Union européenne qu’ils « soutiennent une véritable transition démocratique ». La Ligue communiste révolutionnaire, dont faisait partie Besancenot avant sa dissolution dans le NPA, avait une organisation en Tunisie jusqu’au début des années 1990, détruite par la répression. Elle s’est reconstituée ces dernières semaines sous le nom de « Ligue de la gauche ouvrière », la LGO, et sa première action a été de se liquider dans le « Front du 14 janvier ». Le Front du 14 janvier est une alliance de collaboration de classes unissant le Parti communiste des ouvriers de Tunisie et les amis de Besancenot avec différents groupuscules bourgeois, comme les baassistes et les nassériens, autrement dit des gens qui se revendiquent du père spirituel de Moubarak. On peut faire mieux pour se prétendre démocrate.

Je reviendrai plus tard sur la question de la démocratie. En tout cas, la Ligue de la gauche ouvrière a commis une trahison de classe, tout comme le PCOT, en se joignant au Front du 14 janvier. En faisant alliance avec des partis bourgeois, même s’il s’agit de groupuscules peu représentatifs, l’« ombre de la bourgeoisie » comme appelait Trotsky les quelques bourgeois espagnols qui n’avaient pas pris le côté de Franco dans la guerre civile espagnole, le PCOT et la Ligue de la gauche ouvrière contribuent à enchaîner la classe ouvrière à leur ennemi de classe bourgeois. L’alliance avec des partis capitalistes sert de garantie de ne pas sortir du cadre du capitalisme, et elle sert aussi à ces réformistes d’excuse vis-à-vis de leur base pour justifier le fait que ni le PCOT, ni la LGO ne vont remettre en cause les fondements de l’ordre capitaliste en Tunisie. En France, le NPA et ses prédécesseurs ont depuis des dizaines d’années la politique de soutenir des alliances de front populaire aux élections. Ils ont voté pour le candidat du front populaire au deuxième tour des présidentielles depuis 1974, sauf en 2002 où ils avaient voté pour Chirac, le candidat de la droite parlementaire.

Ceci dit, tant le PCOT que la LGO ont par eux-mêmes un programme explicitement limité au cadre du capitalisme. Nous en avons déjà parlé dans notre supplément concernant le PCOT et son programme purement démocratique, sans même le blabla d’autrefois qui promettait le socialisme dans un avenir indéfini. C’est aussi le cas concernant la LGO et l’organisation internationale de Besancenot, le Secrétariat unifié, ou SU. Le journal du NPA, Tout est à nous (3 février), a publié de larges extraits d’une déclaration programmatique du SU concernant la Tunisie et l’Egypte, où eux aussi se placent exclusivement dans une perspective restant dans le cadre du capitalisme. Parlant des « révolutions en Tunisie et en Egypte », ils écrivent :

« Elles créent les conditions pour l’ouverture de processus de révolutions démocratiques et sociales. […] C’est une révolution démocratique radicale qui a des exigences sociales anticapitalistes. […] il faut en finir avec une dictature et instaurer un processus démocratique avec tous les droits et libertés démocratiques fondamentaux. »

Cette déclaration du SU est à l’opposé du programme trotskyste de la révolution permanente. La lutte pour des droits démocratiques élémentaires doit être placée dans le seul cadre qui en permette la réalisation, c’est-à-dire une révolution socialiste. Mais le SU sème des illusions dans la possibilité d’un « processus démocratique » déconnecté de la lutte pour renverser le système capitaliste. Ce sont les ouvriers qui produisent la plus-value sur laquelle est basé le système capitaliste ; les capitalistes accumulent la plus-value, la dépensent en produits de luxe, la redistribuent en partie à la petite bourgeoisie pour assurer la paix sociale. Seule la classe ouvrière a un intérêt historique fondamental à renverser ce système et à collectiviser l’économie, comme elle l’a fait en Russie en 1917 en entraînant derrière elle la paysannerie.

Tant que c’est la bourgeoisie tunisienne qui détient les moyens de production et que son Etat est en place pour réprimer les travailleurs, ceux-ci ne pourront arracher que des concessions éminemment limitées et réversibles. La Tunisie est un pays néocolonial opprimé par l’impérialisme, qui a intérêt à y maintenir l’arriération et l’oppression pour en extraire des surprofits. Comme nous l’expliquons dans notre supplément, il y a plus de mille entreprises françaises qui ont des investissements en Tunisie, où elles emploient directement plus de 100 000 personnes. Et par ailleurs il y a la domination indirecte à travers le contrôle direct et indirect du système financier, les plans d’ajustement structurel du FMI, etc.

La bourgeoisie tunisienne elle-même est complètement liée à ses maîtres impérialistes. Depuis deux mois un coin du voile se lève sur comment tout cela fonctionne. Vous avez par exemple la société Star. C’est le premier groupe d’assurances tunisien ; quand il a été privatisé il y a quelques années c’est le français Groupama qui a mis la main sur plus du tiers du capital. Le reste est entre les mains de capitalistes tunisiens. Le président de la société était un sbire de Ben Ali. Les travailleurs se sont mobilisés pour mettre celui-ci à la porte au mois de janvier, mais c’est toujours Groupama qui a la main sur l’entreprise. La classe capitaliste tunisienne est tellement faible, coincée entre les impérialistes et la peur qu’elle a de sa propre classe ouvrière, qu’elle a depuis l’indépendance accepté un système de dictature personnelle, amplifié ces dernières années par l’extorsion d’une partie des profits par la famille Ben Ali-Trabelsi.

L’exemple du copain de Michèle Alliot-Marie est typique. Cet individu, Aziz Miled, est un capitaliste propriétaire d’une compagnie aérienne. Le livre de Nicolas Beau et Catherine Graciet, la Régente de Carthage – Main basse sur la Tunisie, donne le contexte de l’affaire, qui est le pillage de la compagnie nationale Tunisair. Aziz Miled est évidemment l’obligé de ses maîtres impérialistes et il leur prête son avion quand ils viennent en vacances. Et par ailleurs pendant des années il avait accepté qu’un membre de la famille Ben Ali lui extorque 20 % du capital de l’entreprise. Cela fait partie des faux frais que la bourgeoisie tunisienne était prête à payer pour profiter de l’ordre policier qui lui assurait un taux d’exploitation élevé d’une main-d’œuvre relativement qualifiée. Maintenant Miled se présente sans rire comme une victime du système, et la diplomatie française fait campagne pour répandre ce genre de fable.

Tout cela a un côté anecdotique mais cela montre comment fonctionnent les relations entre capitalistes tunisiens et impérialistes. Les liens sont inextricables. La lutte pour une authentique libération nationale de la Tunisie doit être menée par la classe ouvrière elle-même, contre l’impérialisme et la bourgeoisie nationale.

L’oppression des femmes et la lutte pour la révolution socialiste

Le livre de Beau et Graciet relate les petits scandales sur le fric que les capitalistes tunisiens se piquent entre eux ou sur le yacht qu’un membre de l’ex-famille régnante tunisienne avait volé à un banquier de Chirac et proche de Sarkozy. Evidemment on ne peut pas attendre de ces journalistes bourgeois qu’ils expliquent que ce fric a pour commencer été extrait par l’un ou l’autre de ces capitalistes de la sueur et du sang des travailleurs. Mais ce livre est aussi très révélateur de l’oppression des femmes, y compris dans la bourgeoisie tunisienne. La « régente de Carthage », c’est Leïla Trabelsi, la femme de Ben Ali. C’est une ancienne coiffeuse d’origine modeste. D’ailleurs Ben Ali lui-même ne venait pas d’une des anciennes familles dirigeantes sous le beylicat d’avant l’indépendance. La bourgeoisie tunisienne a en partie vu Ben Ali et surtout la famille Trabelsi comme des intrus, des parvenus qui leur volaient ce qui leur revenait à eux. Tant que les flics de Ben Ali maintenaient les travailleurs tunisiens la tête baissée, la bourgeoisie tunisienne s’en accommodait.

De plus, Leïla Trabelsi avait arrangé un certain nombre de mariages pour créer des liens familiaux avec les grandes familles de la bourgeoisie tunisienne. Il y aurait même une histoire où elle aurait essayé de mettre sa fille dans le lit de l’émir de Dubaï. Quand on pense que la Tunisie est présentée comme un exemple unique dans le monde arabe où la position sociale des femmes est particulièrement avancée, cela fait froid dans le dos.

Ce genre d’histoires en dit long sur l’oppression des femmes dans ce pays. Cela montre à quoi sert la famille bourgeoise, à savoir transmettre la propriété capitaliste ; pour qu’on puisse être certain de la paternité, cela exige d’assurer la monogamie des femmes (pas nécessairement celle des hommes), et donc leur oppression. D’après Ibtissem Ben Dridi (le Tasfih en Tunisie), qui a fait des recherches dans la région de Gafsa mais aussi à Tunis, le tasfih, un rituel magique soi-disant pour protéger la virginité féminine avant le mariage, avec dans certains cas application de scarifications au genou, continuerait d’être pratiqué, parfois au détriment de la contraception, de même que la réfection ou la suture de l’hymen avant le mariage. L’oppression des femmes est enracinée dans l’institution de la famille, qui elle-même est essentielle dans une société basée sur la propriété privée des moyens de production et notamment sous le capitalisme. Et donc nous luttons pour la libération des femmes par la révolution socialiste. Tout en luttant pour défendre les acquis les plus minimes des femmes, nous insistons qu’il est illusoire de penser que l’on puisse atteindre une pleine et réelle égalité entre hommes et femmes sous le capitalisme ; ce n’est pas une question de mauvaises idées dans la tête des hommes, mais de forces matérielles, du rôle social de la famille.

Et dans la bourgeoisie tunisienne on voit que les alliances matrimoniales ne sont que le reflet sexuel des prises de participations capitalistes croisées et/ou de l’échange d’une protection par le pouvoir politique contre un intérêt dans le capital familial. Encore aujourd’hui en Tunisie la part d’héritage de l’homme est double de celle de sa sœur.

Evidemment ce genre de question ne se pose pas dans la classe ouvrière et les couches les plus opprimées de la population tunisienne, qui n’ont pas de capital à assurer et transmettre. Mais l’oppression des femmes n’en est pas moins réelle dans le prolétariat et la paysannerie, où elle est magnifiée par la misère, la pauvreté et l’ignorance, et elle prend sa source dans l’institution de la famille, qui elle-même a pour but de reproduire de nouvelles générations de travailleurs disciplinés. L’éducation des enfants est une tâche indispensable à la reproduction de la société humaine. C’est pourquoi la famille ne peut pas être abolie du jour au lendemain. Elle doit être remplacée par la socialisation complète des tâches ménagères et d’éducation. Cela veut dire par exemple que la classe ouvrière doit lutter pour des crèches et des cantines ouvertes 24 heures sur 24, gratuites et de qualité. Même si l’avortement est légal depuis 1965 en Tunisie dans certaines conditions, il a longtemps été réservé aux femmes ayant déjà 4 enfants. Il faut lutter pour l’avortement libre et gratuit, y compris pour les mineures, et qui soit véritablement accessible à toutes, y compris dans les campagnes. Cela pose évidemment la question de développer qualitativement le système de santé. Les moyens pour mettre en œuvre un tel programme exigent de mobiliser des ressources considérables, qui elles-mêmes ne pourront être libérées que par l’expropriation des capitalistes dans les centres impérialistes eux-mêmes.

La plupart des avancées qu’ont obtenues les femmes en Tunisie datent des années qui ont immédiatement suivi la lutte pour l’indépendance, à un moment où la population était mobilisée dans la lutte contre le colonialisme français et où Bourguiba lui-même était en lutte pour l’hégémonie avec son opposant plus conservateur Salah ben Youssef.

Depuis, la seule chose significative qui se soit produite, c’est la participation accrue des femmes à la production. Mais il reste toujours deux à trois fois plus d’hommes que de femmes dans la population active. De plus, les femmes sont cantonnées aux emplois les moins qualifiés et les plus précaires, notamment dans l’industrie textile où 97 % des entreprises emploient au moins 80 % de femmes. Ce taux descend à 10 % dans le reste de l’industrie, et à 25 % dans la fonction publique, où les femmes sont concentrées au bas de l’échelle. Il faut savoir que le salaire minimum horaire tunisien, qui évidemment constitue la référence pour l’industrie textile, est de 0,75 euro de l’heure ; il est inférieur au salaire minimum au Maroc ou en Algérie, et ne représente même pas la moitié du salaire minimum en Turquie (le Monde, 16 février). De plus, si 43 % de la main-d’œuvre manufacturière est féminine (le textile, comme je disais), la moitié des travailleuses ne sont pas salariées, étant aides familiales ou indépendantes. Comme le maigre réseau de protection sociale est largement basé sur le salariat à temps complet, notamment en ce qui concerne les retraites et la sécu, les femmes en sont souvent exclues, ce qui accroît leur dépendance matérielle vis-à-vis de leur mari.

Un parti révolutionnaire mettrait en avant toute une série de revendications pour lutter contre la discrimination faite aux femmes, pour exiger un salaire égal à travail égal, l’embauche à plein temps et l’accès à la protection sociale pour toutes. Il lutterait pour l’abolition de la législation discriminatoire issue de la charia, comme celle portant sur les parts d’héritage ou sur la garde des enfants. Comme le disait Trotsky dans le Programme de transition :

« Toutes les organisations opportunistes, par leur nature même, concentrent principalement leur attention sur les couches supérieures de la classe ouvrière, et, par conséquent, ignorent aussi bien la jeunesse que les femmes travailleuses. Or l’époque du déclin capitaliste porte les coups les plus durs à la femme, tant comme salariée que comme ménagère. Les sections de la IVe Internationale doivent chercher appui dans les couches les plus opprimées de la classe ouvrière, et, par conséquent, chez les femmes travailleuses. Elles y trouveront des sources inépuisables de dévouement, d’abnégation et d’esprit de sacrifice. »

La lutte pour les droits des femmes et le danger de l’intégrisme islamique

Les acquis des femmes en Tunisie, s’ils ne sont pas négligeables en comparaison des pays voisins, restent très partiels et constamment en danger, otages de manœuvres pour se concilier les réactionnaires islamistes. Si la gauche tunisienne est largement silencieuse sur l’oppression des femmes aujourd’hui, c’est parce qu’elle considère au fond que le Code du statut personnel bourguibiste a en gros résolu la question femmes en Tunisie et elle accepte le mythe nationaliste bourgeois sur le statut avancé de la femme tunisienne. C’est aussi parce que la gauche tunisienne cherche un modus vivendi avec les islamistes plutôt que de les combattre politiquement. Le journal du NPA a ainsi publié (Tout est à nous, 3 février) une interview de Hamma Hammami, le dirigeant du PCOT, où il dit la chose suivante de son parti :

« Depuis 2005, il a joué un rôle important au sein du Collectif du 18 Octobre, visant surtout à éviter des dissensions idéologiques. Surtout avec les islamistes et leur caractère sectaire qui nuisent à la construction du mouvement politique et social contre la dictature. Le travail en commun portait sur les questions se rapportant aux libertés démocratiques avec les islamistes, comme par exemple les droits des femmes, la liberté de conscience, la nature de l’Etat démocratique. Tout ce travail en commun a joué un rôle très positif au sein de la société tunisienne : ce ne sont pas les divergences idéologiques qui ont émergé dans la révolte. Elles ont laissé la place aux questions politiques, économiques et sociales. Ce travail a participé à l’émergence d’un climat général favorable à l’unité du peuple tunisien. D’ailleurs, on n’a jamais entendu de mots d’ordre religieux dans cette révolution, mais des mots d’ordre politiques, économiques et sociaux. »

En d’autres termes le PCOT, le plus radical des groupes de gauche tunisiens, a fait un bloc politique implicite avec les islamistes. Ceux-ci ont renoncé à revendiquer pour le moment l’application stricte de la charia, et le PCOT a renoncé à lutter pleinement pour la séparation de la mosquée et de l’Etat et contre l’obscurantisme religieux et l’oppression des femmes. Les amis tunisiens du NPA dans la Ligue de la gauche ouvrière, loin de critiquer le PCOT là-dessus, se sont empressés de les rejoindre dans le Front du 14 janvier. Ceci dit, entre parenthèses, s’il y a effectivement des élections prochainement en Tunisie, je ne sais pas si la LGO ira jusqu’à présenter une candidate voilée, comme l’a fait le NPA l’année dernière aux élections régionales françaises.

Evidemment ce sont les femmes qui feront les frais de ce genre de deal ; et à terme, la faillite politique de la gauche risque d’ouvrir la voie à une sinistre remontée des islamistes et à une importante régression des droits des femmes. La croisade raciste contre les Maghrébins en France au nom de la « guerre contre le terrorisme islamique » nous ferait à tort oublier que les impérialistes et leurs laquais néocoloniaux ont, à d’innombrables reprises, utilisé les réactionnaires religieux, y compris les islamistes, contre les militants de gauche et les femmes. Et ils préfèrent certainement voir les Frères musulmans au pouvoir au Caire plutôt que des soviets ouvriers. Cela a dû vous frapper depuis quelques semaines de voir comment la presse capitaliste internationale et française d’un seul coup présente les islamistes égyptiens et tunisiens comme après tout présentables et au fond relativement modérés.

Y compris Lutte ouvrière (LO) donne pour exemple de la collusion entre impérialistes et réactionnaires islamistes les moudjahidin afghans que la CIA et les services secrets saoudiens et pakistanais avaient financés et armés contre l’Union soviétique et le régime petit-bourgeois modernisateur qui était au pouvoir à Kaboul à la fin des années 1970 et dans les années 1980. Lutte ouvrière oublie hypocritement de préciser qu’eux aussi à l’époque s’étaient prononcés contre l’Armée rouge en Afghanistan, qu’ils avaient comparée à l’armée impérialiste américaine au Vietnam. Nous avions au contraire salué l’Armée rouge, dont l’intervention ouvrait la voie à la libération des peuples afghans, notamment les femmes terriblement opprimées. Nous avions appelé à l’extension des acquis de la Révolution russe aux peuples afghans. C’était la première guerre dans l’histoire moderne où l’émancipation des femmes était une question clé ; l’Armée rouge se battait contre des islamistes réactionnaires financés, armés et soutenus par les impérialistes, de la CIA aux combattants de guerre froide style Bernard Kouchner. Nous avons dénoncé les staliniens du Kremlin en 1989, lorsqu’ils ont retiré d’Afghanistan les troupes soviétiques, ce que nous avons caractérisé comme une trahison des femmes et des peuples afghans opprimés.

Les économistes de LO et la lutte pour les droits démocratiques

Lutte ouvrière au moins n’a pas fait appel, ni directement ni indirectement, aux impérialistes français pour soutenir la lutte contre la dictature de Ben Ali. Ils n’ont pas non plus fait un panégyrique d’une hypothétique « révolution démocratique » contrairement aux petits-bourgeois démocrates du NPA ou aux ex-staliniens du PCOT. Et pourtant leur programme est tout aussi réformiste. Pour commencer, leur silence sur la collaboration de classes des LGO, PCOT etc. dans le Front du 14 janvier va de pair avec leur propre participation en France à des municipalités capitalistes de front populaire dirigées par le PCF ou les chevènementistes, ou avec leur vote pour Ségolène Royal en 2007.

L’un des dirigeants principaux de LO, Georges Kaldy, vient de signer deux articles majeurs consécutifs sur la Tunisie et l’Egypte dans les deux derniers numéros de Lutte Ouvrière. L’économisme, pour des marxistes, c’est la conception selon laquelle la lutte économique des travailleurs elle-même (c’est-à-dire les grèves pour une augmentation de salaire, pour les retraites, de meilleures conditions de travail, etc.) va faire avancer la conscience politique des travailleurs et les amener dans un avenir indéterminé à la révolution. En conséquence, Lutte ouvrière a toujours abandonné les questions démocratiques aux libéraux bourgeois, ou bien, quand elle s’y intéresse, c’est toujours sur un programme minimum acceptable pour le libéralisme bourgeois, comme par exemple en France leur implication dans le réseau RESF ou leurs revendications pour la libération de Jean-Marc Rouillan ou de Georges Ibrahim Abdallah (des revendications que nous soutenons, bien entendu). Lénine avait polémiqué contre ces conceptions notamment dans son ouvrage Que faire ?, où il soulignait que le parti révolutionnaire doit se mettre à l’avant-garde des luttes des opprimés pour la liberté :

« Le social-démocrate [Lénine veut dire le marxiste révolutionnaire] ne doit pas avoir pour idéal le secrétaire de trade-union [c’est-à-dire le secrétaire d’un syndicat], mais le tribun populaire sachant réagir contre toute manifestation d’arbitraire et d’oppression, où qu’elle se produise, quelle que soit la classe ou la couche sociale qui ait à en souffrir, sachant généraliser tous ces faits pour en composer un tableau d’ensemble de la violence policière et de l’exploitation capitaliste, sachant profiter de la moindre occasion pour exposer devant tous ses convictions socialistes et ses revendications démocratiques, pour expliquer à tous et à chacun la portée historique de la lutte émancipatrice du prolétariat. »

Donc, qu’est-ce qu’il y a dans les articles de Kaldy, à part quelques commentaires désillusionnés ? A vrai dire, pas grand-chose. Et il a maintenant un troisième article dans leur journal d’aujourd’hui (Lutte Ouvrière, daté du 18 février), où il ne peut s’empêcher de railler les aspirations démocratiques des masses ; il écrit en effet :

« Dans les libertés concédées, il y a peut-être celle d’élire un Parlement qui donnera un vernis démocratique pour dissimuler le fait que les classes exploitées continueront à être livrées aux policiers – les mêmes qu’avant –, aux militaires – les mêmes qu’avant –, aux autorités locales – les mêmes qu’avant. L’intelligentsia pourra peut-être lire, et c’est tant mieux, quelques ouvrages de Naguib Mahfouz interdits d’édition jusqu’à présent ! Mais que signifiera cette liberté-là pour la majorité des exploités, dont le problème est le pain quotidien et dont beaucoup, d’ailleurs, ne savent pas lire ? »

LO veut tourner les luttes des masses vers la lutte économique comme un premier pas pour, comme le dit modestement Kaldy, « accéder à la conscience de ce qui est nécessaire pour aller plus loin », au lieu de se servir des aspirations démocratiques des masses pour promouvoir une perspective socialiste et révolutionnaire : gagner les masses plus larges des travailleurs et des opprimés et rallier la petite bourgeoisie – les paysans, les étudiants, les enseignants, etc. – qui se mobilise pour du travail et sur des questions comme les droits démocratiques, la justice, la terre et la liberté. Kaldy au contraire voit dans la petite bourgeoisie une masse uniformément réactionnaire « qui rompra inévitablement avec le mouvement si celui-ci, en se radicalisant, devait menacer ses propriétés » (Lutte Ouvrière, 4 février).

Les cadres de LO vont vous dire qu’ils ne sont pas pour revendiquer une assemblée constituante, mais Kaldy se garde bien de le dire dans ses grands articles, et encore moins d’expliquer pourquoi. Dans notre supplément, nous expliquons que nous avançons le mot d’ordre d’une assemblée constituante révolutionnaire pour en faire « un pont entre les aspirations démocratiques actuelles légitimes des masses et la nécessité de la dictature du prolétariat, qui sera basée sur des soviets (conseils ouvriers), c’est-à-dire la démocratie prolétarienne, une forme plus élevée de démocratie qu’une assemblée constituante démocratique bourgeoise ». Nous expliquons que notre perspective est à l’opposé de celle des réformistes qui appellent à une assemblée constituante avec dans l’idée un marchandage parlementaire pour retoucher la constitution bonapartiste de Ben Ali.

Kaldy passe sous silence cette question et enrobe cette capitulation aux libéraux avec de la phraséologie pseudo-radicale sur l’armement du peuple, y compris avec une longue citation du révolutionnaire français du XIXe siècle Auguste Blanqui, qui n’était pas un marxiste et s’opposait à la tâche ardue de gagner les travailleurs à une perspective socialiste. Trotsky écrivait en janvier 1931 au moment des prémisses de la Révolution espagnole :

« Il n’est possible en ce moment d’unir les masses des villes et des campagnes que sur les mots d’ordre démocratiques. C’est ici qu’interviennent les Cortès [parlement] constituantes élues sur la base du suffrage universel, égal, direct et secret. Je ne crois pas que, dans la situation actuelle, vous puissiez vous passer de ce mot d’ordre. Car, enfin, il n’existe pas encore de soviets. Les ouvriers espagnols ne savent pas – au moins par leur expérience propre – ce que sont des soviets. Et que dire des paysans ? Or la lutte au sujet et autour des Cortès concentrera dans la prochaine période toute la vie politique du pays. En de pareilles circonstances, il serait erroné d’opposer le mot d’ordre des soviets à celui des Cortès. Bien au contraire, dans la période qui vient, il semble qu’il ne sera possible de créer des soviets qu’en mobilisant les masses sur des mots d’ordre démocratiques. Entendons-le de la manière suivante : pour empêcher la monarchie de convoquer des Cortès élues par fraude, truquées et conservatrices, pour que ces Cortès puissent donner la terre aux paysans et faire bien d’autres choses encore, il faut créer des soviets d’ouvriers, de soldats, et de paysans qui fortifieront les positions des classes laborieuses. »

L’UGTT et les syndicats dans les pays néocoloniaux

Il est remarquable que dans ses trois articles Kaldy n’ait rien à dire de la classe ouvrière tunisienne. Il ne mentionne même pas l’UGTT, qui pourtant a joué un rôle significatif dans les mobilisations. Pour des économistes comme Lutte ouvrière, cela peut paraître étrange. Ils élèvent d’habitude les luttes syndicales au-dessus de tout, comme le premier pas qui va permettre peu à peu la prise de conscience politique de la classe ouvrière. Mais la lutte économique reste une lutte pour arracher quelques réformes dans la répartition de la plus-value créée par les ouvriers, elle ne pose pas en soi la question du renversement des formes de propriété capitalistes. Celle-ci exige une haute conscience politique et la direction d’un parti ouvrier révolutionnaire. Lénine utilisait cette formule angulaire que la politique trade-unioniste (syndicale) reste la « politique bourgeoise de la classe ouvrière », car elle reste dans le cadre capitaliste.

Comme nous l’avons souligné dans notre supplément, la Tunisie est un pays relativement singulier dans toute l’Afrique du Nord par la présence d’un mouvement syndical qui a eu une histoire d’indépendance, certes relative et intermittente, par rapport au régime nationaliste bourgeois en place. Le congrès de fondation de la fédération syndicale avait eu lieu en 1946, donc encore sous la domination coloniale française. Le PCF, qui en France dominait la CGT, faisait alors partie du gouvernement capitaliste à Paris avec les chrétiens-démocrates du MRP et les sociaux-démocrates, et initialement les gaullistes, un gouvernement colonial qui évidemment refusait de soutenir la lutte pour l’indépendance. Le congrès d’août 1946 de l’UGTT s’était fait aux cris de « L’indépendance ! L’indépendance ! »

Ce n’était pas des révolutionnaires marxistes qui dirigeaient l’UGTT mais des nationalistes petit-bourgeois. En fait, comme ses congénères de l’UGTA et de l’USTA en Algérie, l’UGTT avait des contacts avec la direction de l’AFL-CIO américaine, un bastion de l’anticommunisme international. L’UGTT joua un rôle important dans les luttes contre le colonialisme français, au point que son principal dirigeant, Ferhat Hached, était vu en 1952 comme « le vrai chef du mouvement revendicatif tunisien », comme le notait Jean Lacouture dans le Monde du 6 août 1952 (cité par Charles-André Julien dans Et la Tunisie devint indépendante… 1951-1957). L’assassinat de Ferhat Hached en décembre 1952 par les terroristes coloniaux de la Main rouge, probablement sur ordre du proconsul français, ou tout au moins en collusion avec lui, fut un point tournant dans la radicalisation de la lutte d’indépendance.

Dans les années qui précédèrent et suivirent l’indépendance, l’UGTT joua un rôle crucial, à commencer par la lutte contre Salah ben Youssef où Bourguiba s’appuya sur l’UGTT pour asseoir son hégémonie, notamment à l’occasion du congrès de Sfax du Néo-Destour en novembre 1955, un congrès organisé en fait par Habib Achour, qui fut longtemps le dirigeant de l’UGTT. Dans son livre Tunisie : le délitement de la cité, l’universitaire Sadri Khiari a parlé d’un « quasi-bipartisme » en évoquant les relations entre l’UGTT et le parti de Bourguiba, sachant toutefois que l’UGTT se voyait comme un certain contre-pouvoir représentant les intérêts de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie salariée à l’intérieur même du système bourgeois bourguibiste. Cela allait jusqu’à la participation directe au gouvernement capitaliste ; en 1956 il y avait ainsi quatre ministres membres de l’UGTT, et de même les militants de l’UGTT étaient nombreux dans le Néo-Destour, y compris dans sa direction.

Ce système dura plus de vingt ans, jusqu’à la rupture de 1977 qui culmina dans la grève générale de 1978, matée dans le sang par l’armée. Il y a eu à l’époque des centaines de morts et des milliers d’arrestations. Nos camarades américains avaient écrit un article dans leur journal Workers Vanguard à l’époque (n° 193, 17 février 1978). La lutte dura ensuite des années, marquée notamment par la révolte du pain de 1984, là encore marquée par une répression sanglante. Nous avons un article dans le Bolchévik n° 44 (janvier 1984) là-dessus. Contrairement à 1978, l’UGTT n’avait joué qu’un rôle d’accompagnement, en laissant traîtreusement la direction de la révolte à l’opposition islamiste et aux nationalistes bourgeois. Nous écrivions alors :

« L’impact de la grève générale de janvier 1978 est une confirmation de la théorie trotskyste de la révolution permanente, comme quoi seul le prolétariat dans les pays capitalistes arriérés, même quand il n’est qu’une minorité de la population, peut diriger les masses exploitées pour renverser leurs oppresseurs. L’UGTT avait démontré qu’elle pouvait servir de pôle d’attraction pour les étudiants, chômeurs et paysans de Tunisie. Ce qui manque, c’est une direction révolutionnaire qui puisse conduire ces masses dans la lutte pour un gouvernement ouvrier et paysan. »

Le gouvernement tunisien, des dernières années de Bourguiba aux premières années de Ben Ali, allait accentuer l’offensive contre l’UGTT. Nous l’avons relaté notamment dans un article de 1986 protestant contre la répression visant l’UGTT (c’est dans le Bolchévik n° 61 de mars 1986). Nous écrivions : « Bien que sa direction bureaucratique procapitaliste la lie politiquement au régime, l’UGTT n’a jamais été une simple courroie de transmission du parti régnant. » La suite n’a pas été très reluisante pour l’UGTT, mais d’un autre côté sa marginalisation dans le système policier de Ben Ali l’a écartée de la participation directe à la gestion de l’Etat capitaliste. En ce sens, la récente et brève participation de l’UGTT au deuxième gouvernement post-benaliste est un pas en arrière par rapport à la déclaration que faisait Habib Achour, alors secrétaire général du syndicat, en mai 1982, lorsqu’il disait (après avoir été lui-même pendant vingt ans un élément central du système bourguibiste) que prendre part à un gouvernement ce serait « devenir patron et syndicaliste à la fois ». D’après le Figaro (12-13 février), la direction de l’UGTT, continuant d’offrir ses services à ses maîtres capitalistes, presse maintenant le gouvernement qu’elle soutient à bout de bras d’engager « rapidement » des négociations pour contenir « l’explosion sociale ».

L’histoire de l’UGTT illustre ce que Trotsky écrivait en 1940 sur les syndicats dans les pays néocoloniaux :

« Dans la mesure où le capitalisme impérialiste crée dans les pays coloniaux et semi-coloniaux une couche d’aristocratie et de bureaucratie ouvrières, celle-ci sollicite le soutien de ces gouvernements comme protecteurs et tuteurs et parfois comme arbitres. Cela constitue la base sociale la plus importante du caractère bonapartiste et semi-bonapartiste des gouvernements dans les colonies, et en général dans les pays “arriérés”. Cela constitue également la base de la dépendance des syndicats réformistes vis-à-vis de l’Etat.
« Ou bien ils sont placés sous la tutelle de l’Etat, ou bien ils sont soumis à une cruelle persécution. Cette tutelle correspond aux deux tâches antagoniques auxquelles l’Etat doit faire face : soit se rapprocher de la classe ouvrière tout entière et gagner ainsi un appui pour résister aux prétentions excessives de l’impérialisme, soit discipliner les travailleurs en les plaçant sous le contrôle d’une bureaucratie. »

Cette tendance à la caporalisation de l’UGTT a été bien réelle tout au long de son histoire, et en même temps la contradiction n’a jamais été entièrement résolue : lors du congrès de 2002 le secrétaire général Abdesselem Jerad s’était même fait huer quand il avait voulu lire un message de Ben Ali au congrès. L’UGTT n’est jamais devenue ni un simple rouage de l’appareil d’Etat néocolonial, ni un organe du prolétariat en lutte pour ses propres intérêts historiques de classe. Des militants de l’UGTT ont joué un rôle important dans la révolte de Gafsa de 2008, alors que la direction du syndicat était fermement du côté des patrons et de Ben Ali. Tout ceci est manifestement une histoire trop compliquée pour Lutte ouvrière ; il faut un programme révolutionnaire pour se dépatouiller de ce genre d’affaire. En tout cas, comme nous le soulignons dans notre récent supplément : « Dans le cadre du combat pour forger un parti ouvrier marxiste en Tunisie, il est vital de lutter pour remplacer la direction réformiste de l’UGTT par une direction lutte de classe attachée à défendre l’indépendance des syndicats vis-à-vis de la bourgeoisie et de son Etat ».

Kaldy est obligé de passer sous silence à la fois la question de l’assemblée constituante, et celle des syndicats en Tunisie. En fait, ce ne sont des questions séparées que si on les aborde d’un point de vue réformiste. Comme nous l’expliquons dans notre article : « Dans des périodes de lutte de classe exacerbée, les syndicats, qui organisent habituellement les couches supérieures du prolétariat, deviennent trop étroits pour attirer les larges couches des masses en révolte, y compris les ouvriers non syndiqués […] Un parti marxiste aujourd’hui en Tunisie mettrait en avant la perspective de construire des organisations qui rassemblent toutes les masses en lutte : comités de grève, comités d’usine et, finalement, soviets. »

Trotsky soulignait dans le Programme de transition que, dans les pays semi-coloniaux, où se combinent les formes économiques les plus primitives et le dernier mot de la technique et de la civilisation capitaliste, le prolétariat :

« est contraint de combiner la lutte pour les tâches les plus élémentaires de l’indépendance nationale et de la démocratie bourgeoise avec la lutte socialiste contre l’impérialisme mondial. Dans cette lutte, les mots d’ordre démocratiques, les revendications transitoires et les tâches de la révolution socialiste ne sont pas séparés en époques historiques distinctes, mais découlent immédiatement les uns des autres. »

Ces tâches soulignent l’urgence de construire un parti ouvrier révolutionnaire, seul capable de combiner ces mots d’ordre et ces revendications pour élever le niveau de conscience des travailleurs et leur tracer la voie vers la révolution socialiste.

Si Kaldy mentionne à juste titre les soviets comme une possibilité historique en Egypte (à défaut de la Tunisie), c’est parce qu’il a relevé des luttes économiques dans ce pays, notamment les puissantes grèves de 2008 dans le textile à Mahalla al-Kobra où des comités de grève se sont mis en place. Et quel programme avancer pour que ces comités de grève deviennent des soviets ? Mystère. Kaldy se contente de dire que « de tels organismes, formés dans la lutte, peuvent, aussi, prendre la direction d’une lutte politique et se transformer en véritables conseils ouvriers ».

Les révolutionnaires et l’Etat bourgeois

De plus, Kaldy se focalise sur la question de l’armée et de la police. Il critique les dirigeants autoproclamés de la contestation en Egypte et en Tunisie pour n’avoir pas même revendiqué « la dissolution de la police » – comme si Kaldy pensait que ce serait une revendication appropriée. En réalité une telle revendication revient à demander à la police de se désarmer elle-même et à la bourgeoisie de remettre pacifiquement le pouvoir aux opprimés. On ne peut pas revendiquer de l’Etat qu’il se défasse de ce qui est sa substance même, c’est-à-dire des corps de répression armés dédiés à la défense de l’ordre social existant, en l’occurrence la propriété privée capitaliste des moyens de production. C’est en fait pour cela que la classe ouvrière doit se doter de ses propres organes de pouvoir, parce qu’elle devra détruire les organes de pouvoir de la bourgeoisie et les remplacer par sa propre dictature pour écraser la résistance de la bourgeoisie qui sera opiniâtre et sanglante.

Ceci dit, Kaldy avance l’armement du peuple et polémique contre les illusions qui sont répandues et profondes, tant en Egypte qu’en Tunisie, dans l’armée. On peut évidemment relever le cynisme de LO quand on met en parallèle leur satisfaction la semaine dernière à propos de la mobilisation des juges et des flics de l’impérialisme français. LO a insisté « On comprend la colère des magistrats et des policiers » et ils ont même ajouté que les mobilisations des CRS, etc. permettent « sans doute à ces magistrats et à ces policiers de mieux connaître les raisons des protestations des femmes et des hommes des milieux populaires ».

Loin des yeux, loin du cœur. Si on prend pour argent comptant le blabla de LO sur l’armée égyptienne, il est clair que ce genre de discours peut paraître plus radical que les déclamations nationalistes de la gauche tunisienne, notamment des ex-staliniens du PCOT, que l’armée est là pour défendre le peuple et ne trempe pas dans la répression intérieure. Encore le 23 janvier il y avait une interview de Hamma Hammami, le dirigeant du PCOT, publiée dans le journal belge Solidaire où il disait :

« L’armée en Tunisie, a toujours été écartée de la vie politique. Chez nous c’est une dictature policière, c’est la police qui domine la vie publique, tout l’appareil de l’Etat. L’armée est intervenue pour protéger les biens publics et les biens des particuliers. L’armée a protégé la population, c’est elle qui a neutralisé les bandes armées. Jusqu’à présent l’armée n’a pas participé à la répression. »

Le PCOT fait semblant d’oublier que c’est l’armée, dont provenait d’ailleurs Ben Ali avant de devenir flic, qui a commis le massacre de 1978 lors de la première grève générale depuis l’indépendance. C’est l’armée qui a prêté main-forte aux flics pour mater la révolte de Gafsa en 2008. C’est l’armée qui a tiré en l’air à balles réelles pour protéger le siège du RCD le 20 janvier. Il est très difficile de savoir ce qui se passe exactement aujourd’hui avec la distance et quel est vraiment le rôle de l’armée. Mais la presse a rapporté des accrochages dans la ville du Kef au nord-ouest du pays il y a une dizaine de jours ; les jeunes ont mis le feu au poste de police et il y a eu 4 morts tués par les flics, d’après l’UGTT. L’armée est intervenue pour mettre fin aux troubles, c’est-à-dire, on peut supposer, pour protéger les flics assassins.

C’est l’état-major de l’armée qui en réalité détient le pouvoir aujourd’hui en Tunisie. Apparemment il y a eu un coup d’Etat lorsque Ben Ali a démis de ses fonctions le chef d’état-major de l’armée de terre, Rachid Ammar. Ben Ali l’avait viré le 13 janvier parce qu’il refusait de tirer sur les manifestants. Rachid Ammar est passé par l’Ecole d’état-major de Compiègne et l’école de guerre de Paris dans les années 1970. J’espère que personne dans cette salle ne pense qu’on n’y enseigne plus la contre-insurrection et les tactiques pour écraser les troubles civils. En tout cas il devait être un jeune officier diplômé en 1978 lors de la répression de la grève générale en Tunisie.

D’après le Figaro (15 février) c’est aussi l’armée qui s’est substituée à la police pour contrôler les ports au début de la semaine et empêcher l’émigration des jeunes Tunisiens qui tentaient d’aller vers le nord. Nous ici en France, et nos camarades en Italie et ailleurs, nous luttons pour les pleins droits de citoyenneté pour tous les immigrés, y compris tous les Tunisiens qui ont réussi à mettre un pied dans la forteresse Europe raciste cette semaine. Cette émigration de milliers de jeunes travailleurs, souvent qualifiés, montre à quel point rien n’a été résolu avec la fuite de Ben Ali. La misère reste la même et le chômage ne fait que s’aggraver. A part le départ de Ben Ali et sa famille, aucune des revendications démocratiques n’a été satisfaite. Le Premier ministre de Ben Ali est toujours Premier ministre, il a obtenu les pleins pouvoirs pour gouverner par décrets en se passant même du parlement-croupion benaliste, et les flics répriment toujours les manifestations.

Plus que jamais, le besoin se fait sentir de façon criante d’un parti ouvrier révolutionnaire en Tunisie, et dans le reste du monde arabe. Nous soulignions dans notre supplément de début février l’impact du soulèvement tunisien dans toute l’Afrique du Nord et le Proche-Orient. Depuis, le régime de Moubarak est tombé et les grèves se multiplient en Egypte.

Une révolution prolétarienne dans un pays du monde arabe aurait un impact gigantesque dans toute la région. Elle aurait immédiatement des réverbérations jusque dans les pays impérialistes, et notamment en France où vivent plusieurs millions de personnes, concentrées dans le prolétariat et les couches les plus opprimées de la population, d’origine maghrébine. Nous avons souvent dit qu’il s’agit là d’un pont vivant pour la révolution entre les pays du nord de l’Afrique et ici.

Nous n’avons jamais préjugé où ni quand la révolution socialiste internationale va commencer. Mais nous n’avons jamais renoncé, y compris après la catastrophe pour la cause du prolétariat international qu’a représentée l’effondrement de l’Union soviétique, à l’idée que tôt ou tard les contradictions du capitalisme mèneront à de nouveaux soulèvements révolutionnaires et à la possibilité de renverser le capitalisme ici ou ailleurs, un premier pas vers l’extension de la révolution au reste du monde. C’est ainsi que les bolchéviks de Lénine avaient vu la portée de la révolution d’Octobre. Nous sommes aujourd’hui une petite organisation mais nous sommes les seuls à défendre le programme sur lequel seront construits des partis capables de mener de telles ouvertures à la victoire du prolétariat. Nous luttons pour reforger la Quatrième Internationale fondée par Trotsky sur la base de l’héritage de la révolution d’Octobre.

 

Le Bolchévik nº 195

Le Bolchévik nº 195

Mars 2011

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